Avenir et progressisme

Julie était une mère célibataire pleine d’entrain qui croyait fermement en son utilité fondamentale. De son travail, en effet, dépendait le bonheur d’un portefeuille de deux cent soixante-dix-huit usagers qu’elle visitait régulièrement selon un calendrier centralisé par sa hiérarchie. Du lundi au vendredi, de huit à dix-huit heures, sa journée de travail était morcelée en segments de vingt minutes entrecoupés de déplacements ici ou là. Elle aimait son travail, et c’était heureux, car elle n’avait pas vraiment le choix ni de ses horaires ni de ses « habitués », comme elle aimait les appeler.

Des habitués tous affligés d’une maladie de longue durée selon les critères de la Sécurité Sociale et qui souffraient pour la grande majorité d’un lourd handicap moteur. Le travail de Julie consistait — selon les termes de son contrat de travail — à leur fournir un soulagement temporaire et à leur apporter, le temps de la consultation, confort et plaisir. Sa fonction exacte y était écrite en toutes lettres : travailleuse du sexe. Son statut : fonctionnaire. Le nouveau gouvernement socialiste, pourtant opposé (au nom du droit des femmes) à la prostitution avait institutionnalisé la profession au nom de l’égalité des chances pour les handicapés. Il ne faisait aucun doute dans l’esprit de Julie que si le gouvernement s’en occupait, c’était pour le mieux.

D’ailleurs Julie était loin de toutes ces préoccupations politiques et ne se souciait pas vraiment d’éthique ni de philosophie. Au chômage et en fin de droits, elle avait enfin trouvé un travail stable, garanti à vie, et qui — grâce à sa rémunération au SMIC — lui permettait de gagner suffisamment pour nourrir sa famille et payer ses impôts. Impôts qu’elle avait toujours rêvé de payer parce qu’elle y voyait la preuve qu’elle s’en sortait enfin financièrement et qu’elle faisait maintenant partie du club des gens « aisés ». En quelque sorte, ce boulot, c’était le paradis.

Munie de sa mallette de travail, une simple valise sur roulettes qu’elle promenait partout, elle sonna à la porte de son habitué du jeudi onze heures, pénétra dans le petit appartement et se dirigea directement vers la chambre. Ce patient ne venait jamais lui ouvrir en personne et aujourd’hui ne faisait pas exception. Presque quarantenaire et affligé depuis tout petit d’une myopathie, il ne pouvait plus que bouger le petit doigt de la main droite et dépendait d’un aide-soignant pour le lever tous les matins.

— Service Plaisir et Soulagement, bonjour ! lança-t-elle mécaniquement à l’attention de Jean-Pierre, corseté dans son lit.

— Bonjour, répondit une voix faible et hachée.

Sans un mot de plus et en professionnelle aguerrie, Julie ouvrit sa mallette et en sortit une pompe Vacuum 3000 qu’elle brancha sur la prise la plus proche. Puis elle enfila des gants en latex, releva les draps du bénéficiaire de l’Aide Sexuelle d’Etat et avisa avec une certaine curiosité l’objet futur de ses soins. La taille du sexe des patients myopathes comparée à la circonférence de leurs cuisses ne cessait de l’étonner. La sarcopénie provoquée par la maladie donnait à leur verge, par comparaison, un aspect développé, charnu, corpulent même, qu’elle ne se lassait jamais de découvrir.

Se rappelant tout à coup pourquoi elle était là elle s’arracha à sa contemplation et se saisit d’un flacon de désinfectant dont elle versa sans avertissement le contenu glacial sur le membre de Jean-Pierre qui se rétracta vivement comme un escargot dont on a chatouillé les antennes avant de revenir doucement à son état normal. Toujours en suivant à la lettre la procédure dictée par son ministère de tutelle, elle entreprit ensuite de sécuriser la verge du patient dans le réceptacle du Vacuum 3000 avant d’en actionner l’interrupteur. Un bruit de succion, d’abord faible puis de plus en plus prononcé emplit la pièce et Julie s’assit confortablement dans un petit fauteuil non loin du lit. L’appareil était efficace, et très vite la respiration de Jean-Pierre se fit plus forte et rapide.

Tandis que le V3000 pompait, Julie s’attaqua à la deuxième partie de sa mission de service public : le dialogue. Elle entreprit de faire la conversation à Jean-Pierre. Elle n’avait jamais très bien compris pourquoi ce « dialogue » était si important pour le ministère, car son expérience lui montrait tout les jours que c’était davantage un monologue qu’un échange.

— Alors comme ça, l’aide-soignant n’est pas encore passé ? Ca tombe bien, vous me direz… ça facilite mon travail, fit-elle pour briser la glace.

— Mmh mmhh

Elle ne savait jamais trop de quoi parler à ses habitués alors elle s’en tenait généralement à l’actualité, comme le conseillait la ministre.

— Beau temps aujourd’hui, hein ? Vous allez aller voter dimanche ? C’est un devoir citoyen, vous savez. Il ne faut pas s’y soustraire, sans quoi…

Elle ne finit pas sa phrase. La fin était implicite, indiscutable. Jean-Pierre avait fermé les yeux et semblait concentré. Ou contrarié ? Comment savoir ! Elle décida d’aborder un sujet plus léger et prit un ton plus enjoué.

— C’est bientôt Pâques, dites-moi ! Vous avez fait des plans ? Est-ce que votre maman va venir vous visiter ? C’est important, de voir la famille pendant les fêtes, vous savez. Moi j’ai prévu d’emmener mes enfants à la chasse aux œufs organisée par la mairie. C’est une riche idée qu’ils ont eue là d’organiser ça. J’espère qu’on aura beau temps !

Dans son lit, Jean-Pierre grommelait des paroles inaudibles couvertes par les bruits de succion de l’appareil. Sa verge était comme moulée à l’intérieur du tube transparent du V3000 et le petit réservoir à son extrémité se remplit d’un liquide blanchâtre, signe que la consultation touchait à sa fin. Julie se leva pour ranger le matériel avec des gestes professionnels millimétrés et rapides, nettoya sommairement le phallus qui se dégonflait à vue d’œil à l’aide d’une lingette désinfectante et mit soigneusement de côté dans un petit container réfrigéré le sperme devenu propriété de l’Etat.

— A la semaine prochaine, lança-t-elle en sortant en toute hâte de la chambre, craignant d’être en retard chez son habitué suivant.

Sans attendre la réponse de Jean-Pierre, elle franchit le seuil de l’appartement.

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