Blind date

C’était arrivé presque par hasard. Il avait remarqué que son compte Meatic* n’était pas très populaire — bien au contraire — et il avait cherché à savoir pourquoi. Après avoir regardé le profil de ses concurrents pour comprendre ce qu’il ne faisait pas correctement, il avait compris que ce n’était pas une question de ce qu’il faisait ou ne faisait pas. Le problème venait de lui, de son âge, de son physique disgracieux, de son statut de retraité SNCF.

Il ne faisait pas rêver, c’est le moins que l’on pût dire.

Alors il avait pris des mesures. Les mêmes, d’ailleurs, que prennent les femmes qui ne veulent pas trahir leur âge… il avait simplement été un peu plus efficace, voilà tout. Adieu Roger… il s’était rebaptisé Arthur. Ses 63 ans ne reflétaient pas sa jeunesse d’esprit… il inversa les chiffres et redevint trentenaire en un clic. Sa photo de profil ne collait plus à sa nouvelle image de trentenaire dynamique… il en changea pour une trouvée au hasard sur internet. Il ne voulait cependant pas trop tricher, il en choisit une qui représentait un homme blond, comme il l’avait été dans sa jeunesse. Pour le reste, il ne pensait pas qu’il y avait de mal à enjoliver un peu l’image qu’il se faisait de lui-même… l’illustration choisie était donc celle d’un homme svelte, sportif, et attirant en diable.

Et ça avait immédiatement fonctionné ! Depuis ces menus changements, son profil était consulté. Beaucoup. Et le plus beau, c’est que cette nouvelle image qu’il s’était donnée lui avait permis de prendre plus d’assurance ; en conséquence, il avait su trouver sans mal les mots qu’il fallait pour séduire ses prétendantes. Un seul problème avait subsisté : il arrivait toujours un moment où elles voulaient le rencontrer. Il en avait été surpris, au début, n’ayant pas vraiment l’habitude qu’on le courtise ainsi ; d’autant que ces femmes ne voulaient pas simplement papoter autour d’un café, elles lui proposaient d’emblée une virée à l’hôtel. Cette bonne nouvelle lui avait causé bien du tracas. Bien sûr, il voulait conclure, mais seraient-elles encore d’accord en le voyant tel qu’il est vraiment ? Vieux, bedonnant, dégarni, sans charme ? La réponse était non, il le savait trop bien. Alors, comment faire ?

L’idée lui était venue en regardant un reportage sur une nouvelle mode qui faisait fureur : les « restaurants à l’aveugle » où les clients mangent dans le noir le plus complet, servis par des non-voyants. Bon sang, mais c’est bien sûr, voilà comment faire !, s’était écrié Roger-Arthur devant son poste de télévision. Une rencontre à l’aveugle ! Et il avait commencé à proposer l’idée à ses conquêtes. Pour la plupart émoustillées par la sortie récente des livres d’E. L. James**, ces dernières ne se faisaient généralement pas prier et un bon pourcentage acceptait sans problème.

Depuis cinq ans qu’il avait mis au point cette petite combine, il n’avait jamais été embêté. Bien sûr une fois l’affaire consommée, ses coups d’un soir se rendaient bien compte, lumière rallumée, qu’elles avaient été bernées. Mais la honte les empêchait de porter plainte, et quand bien même elles auraient osé le faire, il doutait que la plainte soit recevable ; après tout, elles avaient été plus que consentantes quand elles criaient de plaisir dans le noir ! Et même… il n’était pas vraiment convaincu qu’il mentait… car mentalement, il était vraiment devenu Arthur, à tel point qu’il ne se retournait même plus quand son ancien prénom était utilisé.

Sa conquête du jour s’appelait Sylvie. La petite trentaine, blonde à forte poitrine et, d’après les quelques mails qu’ils avaient échangés, pas trop futée : son profil Meatic était alléchant et promettait à Roger-Arthur de bons moments en perspective. Comme à chaque rendez-vous, il était arrivé un peu en avance et patientait dans la chambre louée pour l’occasion, dont il avait tiré les doubles rideaux afin de s’assurer de la réussite de son plan. Quelqu’un gratta à la porte.

— Arthur, susurra une voix féminine. C’est moi, Sylvie…

Il fit les vérifications d’usage et, du fond de la pièce, entonna d’une voix qu’il voulait virile :

— Entre. Je n’attends que toi.

Elle s’exécuta aussitôt en ouvrant la porte aussi peu que possible et la referma derrière elle rapidement. Visiblement cette mise en scène l’excitait, elle ne cherchait même pas à tricher. Il entendit quelques pas, le murmure de Sylvie qui se rapprochait, et alla vers elle à tâtons, fouillant des mains l’obscurité devant lui. Très vite leurs doigts se trouvèrent, et chacun les remonta le long des bras de l’autre et se découvrit vaguement. Roger s’était toujours demandé comment faisaient les aveugles pour arriver à discerner tant de détails du bout des doigts, parce que même avec quelques années de pratique il n’y parvenait toujours pas. Il apprécia cependant la peau douce, l’odeur de lavande et les cheveux soyeux de sa conquête, qui ne semblait pas non plus mécontente de ce qu’elle découvrait. Ca aussi, ça l’étonnait toujours, il avait fini par mettre ça sur le compte de l’attente, qui peut-être un puissant hallucinogène.

Soudain, Sylvie le lâcha et il entendit un bruissement de tissu. En parcourant son corps de ses mains avides, il découvrit qu’elle était maintenant complètement nue. Elle murmura langoureusement :

— Je suis tienne, prends-moi !

Il ne se fit pas prier. Lui-même était en caleçon et marcel, il ne lui fallut que quelques secondes pour se mettre dans le même état que la belle. Alors il la saisit par la taille et la bouscula sur le lit, se plaçant au-dessus d’elle aussi délicatement qu’il le pouvait, et l’embrassa à l’aveugle sur ce qu’il comprit ensuite être son nez. Sans pour autant rompre son baiser, il se mit à chercher avidement de sa langue la bouche de sa conquête qu’il finit par trouver sans trop de mal. Leurs langues dansèrent un ballet endiablé et dans l’obscurité de la chambre ce ne fut pendant les minutes qui suivirent que bruits mouillés et halètements saccadés.

Sylvie n’avait pas menti, elle avait une poitrine plus que généreuse que Roger-Arthur se prit à téter furieusement, ce qui arracha des cris de plaisir animal à la belle. Avoir un rapport sexuel dans le noir le plus complet avec une inconnue n’était pas au départ un fantasme pour lui, mais cela s’était avéré, dès la première fois, très excitant ; privée de la vue, son imagination marchait à plein. Souvent, il embellissait ses conquêtes, les imaginant différemment de ce qu’elles étaient vraiment, mais quand la lumière s’allumait il n’était jamais déçu… les femmes ne mentent pas tant que ça, finalement.

La sentant à point, Roger-Arthur positionna sa virilité à l’entrée de sa vulve et poussa doucement, sous les encouragements de Sylvie.

— Prends-moi, oui… fort !

Il obtempéra avec entrain, et se lança dans une chevauchée frénétique. Sylvie couinait à chaque coup de reins, réclamant qu’il la prît encore plus fort. Il n’avait jamais autant donné de sa personne, et sentit qu’il allait bientôt se déverser en elle, lui laissant — comme il le faisait à chaque fois — de quoi perpétuer ses gènes : des millions de petits Roger-Arthur potentiels qui allaient pénétrer au plus profond de sa 148e conquête pour tenter de s’y implanter, car il profitait du noir pour se soustraire au préservatif que la quasi-totalité d’entre elles exigeait. Ils poussèrent un râle de plaisir en même temps et s’immobilisèrent enfin, haletants et en sueur, chacun reprenant son souffle comme il le pouvait.

Dans ces moments-là, il aimait attendre… laisser à la conquête du jour le soin d’allumer la lumière, ou pas. Car certaines préféraient chercher leurs affaires à tâtons et s’éclipser doucement. Ces conquêtes-là étaient celles qui lui laissaient les meilleurs souvenirs. Les autres avaient généralement un petit rictus de dégoût, une fois la lumière allumée, qui lui gâchait un peu la fête. Il entendit que la main de Sylvie furetait à la recherche de l’interrupteur de la lampe de chevet et son cœur accéléra un peu. Puis, la lumière, éclatante, lui brula les yeux ; il lui fallut quelques secondes pour s’adapter. Il s’attendait à voir le petit rictus, la mine dégoutée qu’elles affichaient toutes, mais non. A la place, c’est une expression de colère profonde qu’arborait celle qui lui faisait face, et il se rendit compte que le rictus de dégoût était plaqué sur son propre visage.

— Martine !? Mais… qu’est-ce que…

Il ne put finir sa phrase, une puissante nausée le saisit.

— Roger ! Espèce de petit escroc ! Salopard !

Ils se levèrent tous les deux du lit et se rhabillèrent à la hâte, elle hurlant des insultes toutes plus fleuries les unes que les autres, et lui criant à la tromperie. Puis dans un même élan, ils sortirent de la chambre, hurlant l’un comme l’autre qu’ils allaient de ce pas porter plainte au commissariat.

Ce n’était pas de chance pour Roger, mais, tout bien considéré, au bout d’un moment, une pareille mésaventure devait lui arriver. Il était tombé sur son ex-femme !


* Meatic est, dans mon imagination, la version honnête et réaliste du célèbre site de rencontres. Dérivé de « meat », ou viande en anglais.
** Auteur ayant commis la saga « 50 nuances de Grey »

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Une réponse à “Blind date

  1. Tout çà pour en arriver là quel malheur, quel gâchis . Enfin çà ne mange pas de pain.
    Super çà va me donner des idées, pourvu que ma femme ne fasse pas la même chose dans son coin on aurait l’air malins. Merci pour le tuyau.

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