Canicule

Quelle chaleur épouvantable ! C’est ce que marmonnait Bernadette, presque sans interruption, toutes les quelques minutes, depuis des jours. Dans son appartement que trois baies vitrées orientées plein sud inondaient d’un soleil brulant, elle mijotait doucement dans sa transpiration. Au début, elle avait tenté quelques astuces pour échapper à l’inconfort de la situation : relevé ses cheveux en chignon, mis des vêtements légers, bu du thé glacé… mais rien de tout cela ne l’avait rafraîchie durablement, et les mesures drastiques telles que la pose de volets roulants ou d’une climatisation étaient hors de sa portée. La canicule avait eu raison de sa volonté et Bernadette, lasse, s’était incrustée dans son fauteuil en cuir, qui avait été prompt à l’envelopper d’une sorte de moiteur collante dont elle n’arrivait désormais plus à s’extirper. Elle continuait tout de même à exercer son activité professionnelle avec application, cette dernière ne nécessitant heureusement qu’un téléphone fixe facilement accessible et un peu de répartie.

Hervé n’avait pas ces soucis. Dans sa chambre d’enfant, qu’il occupait toujours malgré ses trente ans révolus, la température était plus que supportable, grâce à une climatisation dernier cri payée par maman. Il ne souffrait nullement de chaleur excessive, si ce n’est à un endroit bien particulier de son anatomie, qui ne se refroidissait que rarement, quand Hervé daignait enfin la lâcher pour se concentrer sur de plus nobles tâches, comme regarder la dernière série disponible sur Netflix. Mais même dans ces moments-là, il suffisait d’une publicité habilement distillée pour lui donner l’idée de s’y consacrer à nouveau. Cette fois, un encart rose bonbon attira son œil torve et le tira de la saison 6 de « How I Met Your Mother ».

Tu recherches un peu de tendresse ? Appelle Babette, au 103232…

De la tendresse, il en manquait cruellement, si tant était qu’il sût vraiment ce que ce mot voulait dire. Sa mère lui témoignait bien de l’affection, mais ce n’était pas tout à fait pareil, elle se contentait de lui acheter le dernier iPhone ou la dernière télé, pas vraiment de quoi sauter au plafond. Alors, bien sûr, il n’avait pas pu résister : il avait appelé.

— Babette, je t’écoute mon bichon, fit une Bernadette aussi dégoulinante qu’une éponge saturée, d’une voix sensuelle.

C’était sa force, et ce qui lui permettait de survivre avec ce travail : malgré un physique disgracieux, sa voix parvenait encore à électriser les hommes.

— Bonjour Madame, répondit Hervé, tellement nerveux et excité qu’il ne remarqua pas les bruits des grincements de la peau humide de Babette contre le cuir du fauteuil.

— Que puis-je pour toi ? continua Babette en chuchotant.

Son chuchotement rendait fous les hommes, peut être à cause de cette impression qu’il procurait : ils partageaient une sorte de confidence avec elle, un secret honteux…

Par réflexe, Hervé se mit, lui aussi, à chuchoter.

— Je vous appelle pour un peu de tendresse, Madame. Je suis bien seul, vous savez…

Tout en affirmant cela, il avait déjà ouvert la braguette de son jean Diesel flambant neuf bien qu’usé jusqu’à la corde ; « c’est la mode », se plaisait-il à répéter à sa mère, qui était toujours dubitative mais ravie de sortir sa carte bleue pour son fiston chéri. Il se mit à se caresser avidement en écoutant Babette lui susurrer des paroles davantage pornographiques que tendres.

— Je mouille abondamment, si tu pouvais voir ça, mon grand… je ruisselle pour toi.

Elle avala une gorgée de thé glacé avant d’ajouter :

— Aaah… mes lèvres sont trempées.

Aucune des femmes qu’il avait déjà appelées ne lui avait jamais avoué une telle excitation à son contact téléphonique. Hervé en fut tourneboulé, et sa main droite se resserra encore un peu plus autour de son membre bandé. Bernadette n’était pas si loin de décrire la vérité ; du reste, elle avait toujours appris que la force d’un bon mensonge était de s’appuyer autant que possible sur la réalité. Les grognements sourds de son interlocuteur ne faisaient aucun doute, il était déjà au bord de l’extase. Elle calcula qu’elle ne ferait pas beaucoup d’argent sur son dos s’il trouvait son plaisir si vite, mais qu’il pourrait devenir un client régulier, parce que satisfait. Etre assurée de gagner au moins un peu d’argent toutes les semaines, voilà qui était déjà bien ! Elle continua ses murmures de plus belle.

— J’ai chaud, si tu savais, mon grand ! Tu me fais vraiment de l’effet. Mon corps tout entier brûle de désir quand je te parle… Mon bas-ventre est en feu, je coule, je dégouline…

Dans l’imagination d’Hervé, Babette était une belle blonde typée suédoise ; c’est l’image qu’il avait tout se suite associée à sa voix. Il fut ravi de savoir qu’il faisait un tel effet à une telle beauté, et ne sut pas se retenir plus longtemps ; son meilleur ami cracha une purée blanchâtre qui se répandit en trainées visqueuses sur son beau pantalon râpé. Bernadette, de son côté, jeta un œil à sa montre et calcula ses recettes. Elle tenta de garder son client en ligne un peu plus longtemps pour faire grimper la note, mais il se dépêcha de la remercier pour sa tendresse avant de raccrocher.

Babette reposa le combiné sur son socle et s’épongea le front et les seins avec un gant de toilette. Elle n’était pas pessimiste : il rappellerait bientôt, elle en était sûre. Elle savait bien que les hommes comme Hervé n’ont que les femmes comme elle pour leur apporter ce qu’ils cherchent.

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