Un boulot très spécial

Gontran avait tout tenté, sans résultat ; alors il avait dû s’y résoudre : la prostitution était la seule solution qui lui restait pour payer son loyer, sa pitance, et ses cours d’aquagym ; le seul business qu’il pouvait encore exercer à peu près librement, faute — grâce aux lobbies et contre-lobbys de la troisième vague féministe et des libertaires socialistes — de législation précise. Tous les autres lui étaient interdits, cette fois à cause de ces mêmes lobbies : il était trop blanc, trop homme, trop cis, trop hétéro, et trop vieux.

Bien sûr, ce n’était pas facile pour un quinquagénaire en fin de droits de reprendre une activité, qui plus est une activité de cet ordre. D’abord, il y avait le problème de l’âge ; le principe qui voulait qu’il fût trop vieux pour vendre ses services de chargé de facturation valait d’autant plus dans un milieu où le physique prime sur le reste. Ensuite, pour dire les choses subtilement, ce n’était pas un Apollon, loin de là. Cependant, il devait faire son trou dans le business du sexe s’il voulait survivre, alors il avait tenté, avec un certain succès, le marché de niche : il fournissait des services que ses concurrents refusaient, par dégoût ou par pudeur. Oui, pudeur… beaucoup dans le métier en avaient encore. Lui, plus du tout.

Ce soir-là, il attendait Annie, une cliente régulière. Elle l’avait contacté via son blog, sur lequel il parlait sans tabous de ses consultations spéciales, sans toutefois dévoiler l’identité de ses clientes, une règle d’or pour durer dans le métier ! Elle lui avait demandé s’il accepterait d’élargir son catalogue de prestations pour satisfaire un besoin qui restait pour elle inassouvi. Quand il l’avait rencontrée, il avait tout de suite reconnu son ancienne patronne, la responsable de son licenciement pour faute grave : une remarque misogyne de trop selon elle, un compliment sur sa jolie robe selon lui ; il était un homme, il avait forcément tort. Elle ne l’avait pas reconnu, et il s’était bien gardé de lui en parler, d’abord parce qu’elle payait bien, et ensuite parce qu’après avoir rêvé brièvement il y a trois ans de lui faire subir les pires humiliations, le karma lui en donnait enfin l’occasion.

Elle arrivait toujours à l’heure, sonnait, et entrait directement dans ce qu’il appelait un peu pompeusement son « cabinet », où ils prenaient chacun beaucoup de plaisir à cette rencontre hebdomadaire pour des raisons très différentes. Là, il avait tout un arsenal d’objets divers et variés, certains trônant sur une table d’appoint, d’autres accrochés au mur — il en avait tant qu’il avait parfois l’impression d’être un médecin légiste, un taxidermiste, ou même un dentiste — et alors commençaient les réjouissances. Annie se dévêtait, s’allongeait lourdement sur le sol, et il devenait son maître, son tortionnaire, et bien plus encore. Il lui fallait la saucissonner, l’insulter, lui cracher dessus ; des pratiques courantes que ses clientes appréciaient. Mais Annie en demandait plus ; avec elle, il pouvait donner libre cours à ses pulsions les plus sadiques, les plus sales. Elle voulait qu’il urine, qu’il défèque et même qu’il lui vomisse dessus, il n’y avait que cela pour la soulager du stress énorme qu’elle subissait au travail, et Gontran compatissait : travailler avec 80 % de femmes, tout le monde, lui y compris, savait que c’était invivable, même si personne n’osait le dire ; et il avait la plus grande compassion pour les femmes prises au piège des féministes modernes.

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