La belle et le crapaud

La chaleur du soleil venait réchauffer l’air encore humide du matin. Dans la forêt sublimée par les couleurs chatoyantes de l’automne, Charlotte profitait des premières heures de la journée, errant au hasard sur les chemins encore déserts. Elle aimait se promener ainsi, seule, sans personne pour l’importuner ; fouler les feuilles fraichement tombées, les entendre crisser sous ses pieds et humer l’odeur subtile d’hiver à venir qui s’en dégageait. Les chants des oiseaux se rassemblant pour la longue migration annuelle remplissaient l’air d’un vacarme peu commun et elle se prit à les écouter comme elle l’aurait fait une symphonie, tentant de les suivre à travers la forêt au gré des mélodies qu’ils entonnaient de-ci de-là.

Bientôt, elle se rendit compte qu’elle avait été imprudente, elle ne reconnaissait pas la clairière où elle avait fini pas échouer. Lasse, elle s’assit sur une pierre, espérant trouver un moyen de regagner son petit F2 de banlieue avant l’heure du déjeuner. Un crapaud attira son attention ; elle s’accroupit pour mieux l’observer. Il semblait la regarder en retour d’un œil torve, et Charlotte y vit le signe d’une indéniable d’intelligence. Venus de nulle part, les souvenirs des contes fantastiques qu’elle lisait étant enfant refirent surface et elle se prit à rêver que le batracien fût un beau parti sur lequel un sort particulièrement cruel avait été jeté par une sorcière malfaisante. Faisant fi de toute notion de prudence, qui aurait dû lui dicter que s’embarquer dans une aventure avec un inconnu manifestement malchanceux était une idiotie sans nom, elle se saisit de l’animal, non sans difficultés tant ce dernier glissait et reglissait entre ses gros doigts, puis entreprit de l’embrasser aussi goulument qu’elle l’avait vu faire dans les séries américaines qu’elle regardait assidument.

Elle ferma les yeux et espéra très fort qu’après ce baiser passionné elle les rouvrirait pour découvrir à ses pieds un fringuant trentenaire avec une belle situation et un look rebelle, qui l’emmènerait sans poser de questions et sans tarder sur sa Harley-Davidson Forty Eight, jusque dans son hôtel particulier. Là, il s’empresserait de lui témoigner son amour dans les nombreuses positions qu’il avait à son répertoire, avant de la laisser avec un héritier et une solide pension alimentaire.

Las !, le batracien ne semblait pas partager les rêves de Charlotte. Il se mit à darder sa grosse langue gluante à plusieurs reprises dans les yeux de la belle, si bien que cette dernière se sentit contrainte de resserrer son emprise pour enfin arriver à ses fins. Quand ce fût fait, elle le lâcha soudainement, persuadée que le sort qui le frappait serait levé sur le champ et qu’elle aurait devant elle l’homme de ses rêves, uniquement pour le voir s’écraser lourdement sur la mousse à ses pieds. Tout autour, le chant des oiseaux avait cessé. Charlotte tendit l’oreille et perçut distinctement le bruit d’une route. Après un bref soupir accompagné d’un haussement d’épaules, elle enjamba son espoir déçu sans même le regarder et se mit en chemin vers la civilisation.

Dans la petite clairière, les oiseaux se remirent doucement à chanter, et la vie reprit son cours. Par terre, dans la mousse froide et humide, le crapaud gisait, inconscient.

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