Chimie

La cloche sonna et la classe se leva d’un bond, raclant sur le sol carrelé une multitude de pieds en métal dans un concert indescriptible. Assise à son bureau, Lina regarda passivement ses camarades se ruer vers la sortie sans demander leur reste, avant de se replonger dans son livre de chimie. Elle n’était pas comme eux, pauvres êtres guidés par leur plaisir immédiat ; rester tard pour potasser lui paraissait être la meilleure alternative à long terme et ne lui posait pas de problème. Derrière sa paillasse, le professeur ne l’avait pas remarquée, occupé qu’il était à ranger ses tubes à essai.

Le jour avait progressivement laissé la place à la nuit froide de l’hiver ; le lycée était enfin calme. Lina savoura un long moment le silence entrecoupé du léger tintement des tubes à essai émanant de la remise. Cette année serait la dernière entre ces murs pour elle ; à dix-huit ans, elle se préparait à de longues études et une carrière de chercheuse dans le plus grand laboratoire du pays. Plongée dans ses livres, elle ne vit pas le temps passer, et c’est le professeur qui, une fois son rangement fait et surpris de la trouver encore là, la ramena à de plus basses réalités.

— Que faites-vous encore là ? Il faut rentrer chez vous.

Elle sursauta et le professeur répéta :

— Il faut rentrer, maintenant.

Elle était bien, dans cet espace, elle ne voulait pas s’en arracher. Elle leva les yeux et regarda le professeur attentivement, le considérant vraiment pour la première fois depuis la rentrée. Il n’était pas beaucoup plus âgé qu’elle, avait un physique passe-partout et l’air amical. Il lui souriait.

— C’est que, j’ai du mal à comprendre l’estérification, mentit-elle, espérant qu’il partirait en la laissant étudier tranquillement.

Elle avait beau être une brillante étudiante, elle n’avait pas l’intelligence des interactions humaines. Elle fut déçue qu’il ne la laisse pas seule, et surprise qu’il lui demande de la suivre jusqu’à sa paillasse pour lui faire une démonstration. Un peu forcée, elle le regarda sortir ses tuyaux, ses tubes, et toutes sortes de vieilles bouteilles, pour commencer à faire des mélanges tout en parlant avec passion de ce qu’il convenait de mélanger avec quoi pour obtenir un précipité d’une couleur bien précise qui indiquait qu’on avait enfin réussi à réaliser ce que l’on voulait. En bon professeur de chimie, il dut s’y reprendre à plusieurs fois, pour enfin déclarer, triomphant :

— Voilà !

Lina, qui connaissait parfaitement le sujet avant l’explication du professeur, s’était décomposée tout au long de la démonstration et se trouvait maintenant tout à fait décontenancée. Une larme vint couler le long de sa joue, tandis qu’elle murmura, hébétée :

— Je n’ai rien compris.

C’était la première fois de sa vie qu’elle faisait un tel aveu, la première fois qu’elle se sentait perdue, incapable, idiote, même. Le professeur se rapprocha d’elle et lui caressa l’épaule, d’un geste de réconfort. Puis, il vida ses tubes, en repris d’autres, et annonça :

— Je vais vous montrer quelque chose.

Cette fois, il la fit se lever et l’incita à participer, verser, mélanger. Lina ne reconnaissait pas la formule qu’il réalisait, mais sentit l’excitation monter en elle tandis qu’il répétait en boucle, l’air mystérieux :

— Vous allez voir, aucun professeur ne vous a montré cela, j’en suis sûr.

Cette fois, il n’eut pas à recommencer plusieurs fois pour arriver au résultat qu’il souhaitait, il semblait maîtriser totalement la formule. Rapidement, il annonça :

— Et voilà, c’est bon.

Lina n’avait rien suivi cette fois non plus, trop occupée à chasser le doute existentiel qui s’était insinué dans son esprit quelques minutes auparavant. Elle interrogea le professeur comme l’aurait fait une enfant perdue, espérant une réponse simple. En vain :

— De la chlorphenamine ! articula-t-il, les yeux brillants.

Elle le regarda sans comprendre, il poursuivit :

— Un petit remontant pour aller mieux.

Il lui tendit un tube à essai rempli d’un liquide clair ; elle le regarda boire le sien d’une traite et le reposer. Il n’eut pas à l’encourager à boire ; elle avait hâte de voir s’envoler son sentiment d’incompétence, elle aurait fait n’importe quoi pour ça. Très vite, elle sentit l’impuissance s’évaporer, et son assurance d’avant revenir, décuplée. Elle se sentit sereine, détendue, intelligente et… excitée. Son cœur battait plus vite et plus fort que jamais, et le professeur lui apparut attirant. Son petit remontant agissait sur Lina comme aurait pu le faire un philtre d’amour issu des contes de fées de son enfance, auxquels elle n’avait jamais cru. Tout en dévorant le professeur des yeux, elle reconsidéra rapidement son jugement sur la question, et la pensée que les contes de fées n’étaient que des livres de chimie romancés lui apparut comme étant une évidence.

Le professeur n’eut aucun mal à décoder le langage corporel de son élève ; d’un geste vif, il la prit par les hanches et plaqua ses lèvres contre les siennes dans un baiser qu’elle n’essaya pas de fuir. Lina ne se reconnaissait plus, découvrant dans les bras de cet homme, et avec l’aide de cette potion, tout un pan de sensations qu’elle n’avait jamais imaginé ressentir ; elle ne réfléchissait plus et pourtant ses bras bougeaient, son corps réagissait, comme mus par une force incomparable qui ne dépendait pas de son seul cerveau, une force animale qui la guidait instinctivement. Elle se saisit de la blouse de son prince de livres de chimie et la repoussa vivement le long de ses épaules. Il s’en dégagea et, dans la foulée, souleva Lina pour la poser sur la paillasse. La sensation du carrelage froid sur ses fesses protégées par le seul coton de sa culotte la fit frissonner un bref instant, mais elle n’eut pas le temps de s’y attarder. Déjà, il avait relevé sa mini-jupe, et les mains de Lina, sans contrôle conscient de sa part, déboutonnaient le jeans du professeur. Leurs ébats furent aussi brefs qu’intenses, omettant toute forme de préliminaires pour aller à l’essentiel, pendant que sous le poids de cette passion fugace, la paillasse tremblait tant et tant que plusieurs tubes à essai vinrent se briser sur le sol avec fracas. Rapidement le professeur poussa un râle de contentement et lâcha son étreinte, laissant Lina glisser de la paillasse. Elle tituba jusqu’à son bureau, prit ses affaires, et s’en fût. Sur le seuil, elle se retourna vivement et lâcha :

— A lundi prochain.

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