Petit tour au club échangiste

Patrick avait une petite vie bien rangée. Il aimait sa femme, qu’il avait épousée dix ans auparavant, et elle l’aimait en retour. Ou, du moins, c’est ce qu’il se répétait de plus en plus souvent, pour se rassurer. Le doute l’habitait, qui allait grandissant, surtout à cause de ce que lui racontaient ses collègues de leurs propres vies amoureuses, que Patrick s’était machinalement mis à comparer avec la sienne. Sa femme à lui ne lui prouvait jamais son amour de la même manière que semblaient le faire régulièrement les autres femmes, du moins celles de ses collègues. Au lieu de suivre des cours de pole-dance, comme la mode du moment le dictait, elle allait faire sa gym aquatique ; et au lieu de l’aguicher en négligé en dentelle quand il rentrait du travail, elle lui tendait son journal ouvert à la page des sports et un petit verre de whisky on the rocks.

Petit à petit, il avait fini par se laisser convaincre que sa vie amoureuse manquait de piment. Bien sûr, il n’en avait rien dit à sa femme ; au fond, il ne voulait pas qu’elle change et, surtout, il tenait à sa lecture quotidienne de la page des sports. Mais il voulait quand même expérimenter, vibrer, et par-dessus tout, se sentir activement désiré. Les récits épiques racontés par ses collègues tournaient en boucle dans sa tête et il voulait goûter, lui aussi, à cette vie de débauche qu’ils vantaient à longueur de pauses café. Alors un jour, il profita d’un déplacement professionnel, chercha et trouva un club échangiste pas très loin de son hôtel, et s’y rendit. Seul.

Il était bel homme et n’eut aucun mal à passer le barrage du videur. Dans le petit vestibule de l’établissement, un bouge dans lequel le temps semblait s’être arrêté une vingtaine d’années auparavant, il confia son manteau à l’hôtesse qui tenait le vestiaire. Elle le regarda avec un air amusé avant de caqueter joyeusement, avec un clin d’œil appuyé :

— C’est tout ce que vous enlevez ? C’est votre première fois, à ce que je vois.

Patrick avoua timidement que oui, puis regarda rapidement les autres clients et jugea qu’il ferait mieux de caler sa tenue sur la leur. Il confia quelques affaires supplémentaires à l’hôtesse et entra dans le club uniquement affublé de son caleçon, ses chaussettes à carreaux, ses mocassins à glands, et une grande appréhension.

A l’intérieur, la musique était assourdissante, le zouk endiablé entraina malgré lui les hanches de Patrick à onduler en rythme, tandis que ses yeux tentaient de s’adapter à l’obscurité. Son odorat décela tout de suite l’odeur âcre du sperme et de la sueur mêlés aux relents d’alcools divers, il faillit se sentir mal et se retint de s’enfuir. Partir alors qu’il était si près de vivre son fantasme, c’était trop idiot, et puis qu’aurait pensé l’hôtesse ? L’idée de sortir précipitamment pendant que son rire moqueur résonnerait jusque dans la rue incita Patrick à rester. Du reste, plus les minutes passaient et plus l’odeur devenait supportable ; il se dirigea vers le bar et commanda un gin-tonic pour se donner du courage. De là, il pouvait observer ce monde mystérieux qu’il découvrait.

Dans la petite salle, une douzaine d’hommes et seulement trois femmes s’adonnaient aux plaisirs de la chair. Dans un premier temps, cette proportion inégale entre les deux sexes étonna Patrick, mais très vite, il comprit pourquoi le videur l’avait laissé entrer si facilement malgré la surreprésentation masculine. Les trois femmes se comportaient avec tous ces hommes comme des affamées sans le sou autour d’un buffet gratuit, allant de l’un à l’autre, pompant goulument un sexe après l’autre pour en boire avidement la semence avant de s’allonger, offertes, au milieu de mains exploratrices et de verges turgescentes. Ce spectacle fascinait Patrick, autant qu’il l’excitait. Il n’avait jamais osé imaginer que des femmes puissent être si ouvertes, accessibles et accueillantes. La vue de tout ce qu’elles acceptaient de faire et la perspective d’être, dans quelques minutes à peine, un de ceux qui pourraient les contenter, mirent Patrick dans la même disposition que tous les hommes de l’assemblée. Il baissa son caleçon pour afficher un sexe au garde-à-vous, prêt à tirer, et se mit à le caresser tandis que ses yeux se promenaient d’une femme à une autre, happés par l’orgie interminable qui se déroulait sous ses yeux. Malgré son amour des chiffres et sa déformation professionnelle qui voulait qu’il compte et répertorie tout, il arrêta vite d’inventorier les fellations, cunnilingus et pénétrations en tout genre dont il était le témoin privilégié ; sa tête commençait à tourner et il but une gorgée de gin pour reprendre pied.

Du fond de la salle, une des femmes accrocha son regard et lui adressa une œillade appuyée. Patrick s’approcha un peu, sans oser intégrer le cercle des hommes qui l’entouraient. Elle semblait déjà bien en mains, prise en sandwich entre un Antillais jovial qui s’occupait de sa croupe et un petit homme à moustache avec des fixe-chaussettes, qu’elle tétait voracement. Elle se releva, pourtant, avec une facilité inattendue, et marcha vers Patrick, suivie par la petite troupe de ses admirateurs du soir. La vision de cette MILF un peu ronde, uniquement vêtue d’un soutien-gorge en dentelle rose vif, dont les seins débordaient d’avoir été trop fouillés par les quatre curieux qui la suivaient docilement en tenant d’une main leur vit dressé, déconcerta Patrick. Il pensa fugitivement à son épouse et l’imagina dans cette situation délirante ; son sexe se tendit encore davantage et la femme, arrivée à sa hauteur, s’agenouilla à ses pieds et le prit en bouche sans autre forme de cérémonie, laissant au gland de Patrick le loisir de lui chatouiller la glotte. Il se pencha pour observer cette pompe humaine de plus près, tandis que l’Antillais reprenait sa position précédente, derrière elle, et que les autres baladaient leurs mains sur ses bourrelets. Sa peau épaisse soulignait ses rides et trahissait son âge, malgré un maquillage épais. Elle interrompit un instant sa caresse buccale pour faire un peu la conversation, tout en se tapotant la joue avec le membre de Patrick.

— Alors, t’es nouveau, ici ? J’aime bien les nouveaux, ils ont toujours un goût exotique. T’aimes ça, que je te suce ?

Elle reprit sa fellation de plus belle sans attendre une réponse à ses questions, gémit bruyamment à l’attention de l’Antillais, comme pour l’encourager, et agrippa dans chacune de ses mains le sexe le plus proche. Tout excitante que pouvait être cette situation pour Patrick, qui en rêvait depuis longtemps, l’impression que cette femme le considérait comme rien de plus qu’un morceau de viande s’insinua dans son esprit, et il se mit à se sentir sale. L’ogresse insatiable promenait sa bouche de son vit à celui de son voisin de gauche, pour revenir au sien et finalement les engloutir tous les deux en même temps, comme l’aurait fait une prétendante au titre du plus gros mangeur de boudin. Derrière elle, l’Antillais s’était soulagé sur ses fesses et avait laissé sa place à un chauve bedonnant, sans qu’elle remarque autre chose que les quelques secondes de vide dans son trou béant. Patrick était tiraillé entre l’excitation et le malaise ; son pénis électrisé par le double contact de la bouche brûlante de la MILF et du membre de son voisin ; sa tête incapable de voir autre chose que ces corps nus et gluants glissant les uns dans les autres au son des flocs-flocs saccadés de la carne qu’on bat pour l’attendrir. Il sentit qu’il ne pourrait pas se retenir bien longtemps ; profitant d’une seconde tentative de la gloutonne d’initier un monologue graveleux, il se dégagea et projeta sa semence dans ses yeux et sur ses cheveux ; elle ne broncha pas, se contentant de combler l’espace laissé par Patrick avec une autre verge, contre laquelle une goutte de sperme qui coulait le long de son nez vint s’écraser mollement.

Il fit quelques pas en arrière et le petit groupe d’hommes se referma autour de la goulue, comme s’il tentait de l’engloutir. L’excitation de Patrick était partie, et le malaise avait fait place au dégoût. Il rajusta son caleçon et tituba jusqu’aux toilettes où il évacua sa nausée avant de s’asperger la nuque d’eau fraiche, puis sortit à la hâte en évitant de regarder le miroir. Avant de franchir le sas qui menait au vestiaire, il jeta un dernier coup d’œil dans la salle, comme pour graver dans sa mémoire la leçon qu’il venait d’apprendre. Les corps étaient toujours entremêlés, les uns dans les autres, comme dans un mauvais film pornographique passé en boucle. Ils n’étaient plus humains ; ils n’étaient plus que de la viande, et encore… tout juste du jambon de dinde marque distributeur, sans saveur et sans plaisir, emballé dans du plastique sous vide et disponible à pas cher au kilo.

Patrick récupéra ses affaires, sortit du club échangiste et respira l’air frais de l’automne, essayant comme il pouvait de se persuader que ce qu’il venait de vivre n’était qu’un mauvais rêve. Parfois, les fantasmes doivent rester des fantasmes.

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2 réponses à “Petit tour au club échangiste

  1. Oups, pourvu que cette nouvelle ne soit lue que par des habitués des clubs…
    J’adore votre style et vos écrits, mais cette vision des clubs non conformistes me laisse un peu dubitative…
    Ceci dit, la chute est bien vraie, rien de tel qu’un fantasme non transformé.
    Merci encore pour vos textes.
    Lolo

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