Monsieur le Comte prend son pied

Pleine d’espoir, Corinne sonna à la porte du grand manoir ; l’agence de femmes de ménage lui avait peut-être trouvé une place, elle serait bientôt fixée. Elle avait été renvoyée de son dernier poste, soupçonnée du vol de quelques euros ; bien sûr, le prétexte était bidon, en réalité Madame était jalouse que son époux regarde Corinne plus qu’elle-même, mais la directrice de l’agence avait cru la cliente et, en conséquence, Corinne se trouvait maintenant en délicatesse avec elle. Cet entretien à venir, c’était sa dernière chance de se réhabiliter à ses yeux ; il ne fallait pas que Monsieur le Comte la renvoie, sans quoi elle serait virée de l’agence sans ménagement ; elle en savait peu sur celui qu’elle s’apprêtait à rencontrer, la directrice lui avait simplement dit que c’était un vieux un peu excentrique qui avait des exigences poussées.

Après de longues et angoissantes minutes, la gâchette grinça et la grande porte s’ouvrit lentement. C’est le Comte lui-même, un vieil homme bedonnant à l’air sympathique, qui lui ouvrit. Il la guida dans un petit salon et l’invita à s’assoir sur un tabouret haut qu’il avait placé au milieu de la pièce. Une fois qu’elle s’y fut posée, il s’installa dans son fauteuil et la regarda longuement, de la tête aux pieds, sans dire un seul mot, s’attardant sur ses jambes et fixant finalement un regard presque hypnotisé sur ses petons, qu’elle avait maladroitement posés sur le fin repose-pieds. Corinne avait suivi le manège visuel du Comte, et se pencha légèrement en avant pour vérifier qu’elle était présentable ; par chance, elle avait mis de jolies petites ballerines bleu-marine cirées de la veille. Le comte, lui, ne sembla pas apprécier son choix ; il sortit de son mutisme pour lui poser une question qu’elle n’avait jusqu’alors jamais entendue en entretien :

— Vous chaussez du combien ?

Corinne resta un moment interdite, et le compte dut l’encourager pour qu’elle ose répondre.

— Allons, mademoiselle, dites-moi… combien chaussez-vous ?

— Heu, trente-sept répondit Corinne, hésitante.

— Trente-sept ? C’est parfait !, s’anima le comte.

Il bondit de son fauteuil et attrapa une boîte en carton qu’il ouvrit fébrilement, fit bruisser le papier de soie sous ses doigts et en sortit un escarpin à talon aiguille d’un rouge flamboyant.

— Essayez-le, lui demanda-t-il en lui tendant timidement avant d’aller vite se rassoir dans son fauteuil.

Elle fit glisser la ballerine de son pied gauche et enfila l’escarpin rouge, sous le regard envouté du Comte. De là où il était, il pouvait admirer la façon dont le soulier mettait en valeur le cou de pied de Corinne, apprécier la manière dont l’empeigne lui recouvrait délicatement les orteils pour n’en laisser deviner que la naissance. Le soulier lui allait parfaitement, il esquissa un sourire.

— C’est parfait. Pa-fait. Enfilez donc l’autre.

Corinne, qui avait une intelligence intuitive, avait tôt fait de comprendre les attentes du comte. Elle sortit le deuxième escarpin de la boîte et l’enfila avec une lenteur calculée, faisant glisser sensuellement son pied centimètre par centimètre contre la semelle intérieure du soulier jusqu’à ce l’empeigne vienne enserrer ses orteils, terminant son geste en insérant fermement son talon dans le contrefort. Le Comte retenait son souffle ; dans le salon, on n’entendait que le bruit du cuir qui caressait la peau nue du pied de Corinne. Elle prit un certain plaisir à prolonger le ravissement de son hôte en allongeant lascivement une jambe, puis l’autre, pour mieux profiter (et faire profiter) de la vue de ses pieds chaussés d’escarpins qu’elle n’aurait jamais pu rêver s’offrir.

Le Comte resta un long moment assis, incapable de prononcer un mot, admirant le jeu de jambes de Corinne, puis sortit un mouchoir en tissu de sa poche de chemise et s’essuya le front et les tempes. Il semblait à bout de souffle et ses yeux brillaient ; derrière l’impression de calme qu’il dégageait se déchainait une bouillonnante exaltation. Corinne menait la danse, maintenant, certaine de décrocher cet emploi. Elle se leva lentement et fit quelques pas assurés. Les talons de dix centimètres galbaient ses mollets et donnaient à sa démarche quelque chose de félin. Dans son fauteuil, le comte bredouilla :

— Bien. Bien. Faites encore un tour, voulez-vous, mon p’tit ?

Elle ne se fit pas prier et arpenta la pièce comme si elle la possédait. A chaque pas qu’elle faisait, les talons claquaient contre le parquet et renvoyaient un bruit mat, sourd, qui résonnait comme une douce musique aux oreilles du comte qui, enfoncé dans son siège, ne quittait pas les escarpins des yeux. Finalement, elle s’arrêta devant le vieil homme, qui lui dit :

— Parfait. Vous êtes engagée. Revenez demain, à huit heures.

Corinne, qui n’avait encore jamais passé d’entretien aussi plaisant de toute sa courte carrière, fût enchantée. Elle offrit au Comte son plus beau sourire, puis leva lentement sa jambe droite et posa son pied chaussé de cuir rouge sur le torse de son nouveau maître.

— Vous voulez bien m’aider ?, lui demanda-t-elle d’un air ingénu.

Le comte s’essuya le front, rangea son mouchoir et saisit délicatement le soulier, comme s’il avait peur de le casser, tandis que Corinne, lentement, dégagea son pied du fourreau de cuir. Elle répéta l’opération avec l’autre pied, pour le plus grand plaisir du vieil homme, qui se laissa aller à la familiarité :

— Je sens que nous allons bien nous entendre, fit-il en affichant un large sourire, tandis que le pied de la jeune femme, en quittant l’escarpin, se laissait caresser par un de ses doigts.

— Vous avez raison, approuva Corinne, qui savait parler aux hommes.

Elle remit ses ballerines et se dirigea vers la porte, laissant Monsieur le Comte dans ses pensées et sur son fauteuil, qui humait un à un les escarpins qu’il tenait précieusement.

— A demain, lança-t-elle.

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