Le pari

Assis sur le seul fauteuil de la petite chambre d’hôtel parisienne, Christian regardait d’un air hagard les vêtements étalés sur le lit. Il venait de passer la matinée à faire les boutiques pour trouver la tenue idéale et, maintenant que l’enfer du shopping était derrière lui, il se rendait compte que le plus gros restait à faire.

Comment pouvait-il en être arrivé là ? Pourquoi s’était-il condamné lui-même, en toutes lettres, à subir cet affront ? Il n’était pourtant pas idiot, loin de là, mais la jalousie… ou la frustration, il ne savait plus très bien, l’avaient emporté. Du reste, il n’avait pas envie de faire l’analyse de cette mauvaise décision ; la prochaine fois, c’est sûr, il saurait retenir le fameux dicton en vogue dans l’ex-URSS :

« Si tu le penses, ne le dis pas. Si tu le dis, ne l’écris pas. Si tu l’écris, ne le signe pas. Si tu le signes, ne t’étonne pas. »

Or, ce qui l’attendait, il l’avait pensé, il l’avait écrit et surtout, il l’avait signé ; le jour était venu de ne point s’étonner. Mais au lieu des geôles d’un régime qui n’avait jamais vraiment disparu, réussissant à se diluer dans un plus grand volume, il allait goûter à l’enfer de son propre esprit. Il avait été assez fou pour façonner son propre piège, il avait inventé son propre supplice et maintenant, il allait devoir l’endurer. Pour la première fois de sa vie, il maudit son imagination hors-norme et se mit à rêver d’une minuscule cellule insalubre où il se serait volontiers réfugié pour échapper à sa propre sentence.

Après un long moment, il se força à se reprendre. Il avait parié, elle s’était fait un plaisir de lui prouver qu’il s’était trompé. Maintenant, il devait être fort, affronter la suite. Pour montrer à cette connasse qu’il était un homme de parole et aussi parce que, tout bien considéré, il avait été un peu injuste avec elle, mais ça, il ne lui dirait jamais, elle devrait se contenter de cet acte de bravoure pour le comprendre ; cet acte qu’elle n’avait jamais demandé mais que, il le savait bien, elle attendait avec une certaine satisfaction teintée de pitié. Or il n’en voulait pas, de la pitié de cette pimbêche, il voulait laver son honneur, et s’il fallait pour cela relever ce pari stupide, il le ferait ! Il se leva lentement et défit la boucle de sa ceinture, puis le bouton et, après avoir défait la braguette, fit glisser son pantalon le long de ses jambes. Par souci du détail, mais aussi parce qu’il espérait faire illusion et éviter la honte, il avait fait le matin même un détour chez l’esthéticienne, qui lui avait épilé intégralement les jambes. Il plia son pantalon méthodiquement et le posa sur le coin du lit. Chaussettes, chemise, maillot de corps et slip vinrent compléter la pile qu’il avait commencée, le laissant complètement nu. Il tourna la tête et se regarda dans le miroir fixé au mur. Il était bel homme, mince, grand, bien conservé pour sa cinquantaine avancée ; il ne doutait pas que, s’il se préparait correctement, la première partie du pari serait relativement simple. Il repensa à la petite phrase qui l’avait amené là :

« Si Augustine arrive à en vendre plus de 100 exemplaires en dehors de sa sphère privée, je vais aller me faire sucer la bite par les attachés de fesse de chez Grasset et Gallimard, et j’exige la jupe rouge, les bas chairs, un chignon, une coquetterie dans l’œil derrière des lunettes surdimensionnées. »

Il ne s’imaginait pas que cette phrase avait été une motivation pour elle ; que sans cette pique, elle n’aurait peut-être jamais sauté le pas de l’édition et que son livre serait resté au fond d’un tiroir. Il l’avait écrite par dépit, elle lui avait donné une rage qu’elle n’avait pas et, conséquemment, l’avait aidé à confronter son œuvre au monde extérieur. Juste pour lui donner tort.

Il caressa lentement le satin du string qui trônait sur le lit, avant de s’en saisir d’une main ferme et masculine, comme pour se rassurer ; elle ne pourra pas m’enlever d’avoir joué le jeu jusqu’au bout, grommela-t-il en le mettant. D’un rapide mouvement écarté-plié des genoux accompagné d’un glissement du bassin, il fit rentrer son service trois-pièces dans le petit triangle de tissu comme un professionnel du bilboquet, puis se saisit des bas teintés miel (la couleur la plus proche de sa carnation au sortir de l’été). Cinq minutes plus tard, il avait enfin réussi à les enfiler et il put passer au soutien-gorge qu’il prit le soin de bourrer de petits cotons avant de vérifier la texture et l’homogénéité de ses nouveaux compagnons, une main sur chaque bonnet. Il avait choisi une taille raisonnable pour ne pas attirer l’attention, un petit 90B en dentelle rouge, assorti au string. Mettre la petite jupe rouge et le pull de coton ne lui prit que quelques secondes ; en revanche, il dut marcher quelques minutes avec les chaussures à talons pour s’y habituer et adopter une démarche plus féminine que celle dite du canard.

Il tituba jusqu’à la salle de bain et s’attaqua au maquillage : du fond de teint et un rouge à lèvres discret pour ne pas en faire trop ou ressembler à un clown, puis il enfila une perruque blonde coiffée d’un chignon et des grandes lunettes à la Pulvar. De retour dans la chambre, devant le miroir en pied, il se contempla longuement, fier du résultat ; s’il s’était croisé dans la rue, il se serait très certainement dragué. Il s’exerça à loucher puis, quand il se jugea « au point », enfila une petite veste cintrée et franchit le seuil de la chambre d’hôtel pour la suite du pari : demander une fellation aux attachés de presse de Grasset et Gallimard.

Nous ne suivrons pas Christian dans la suite de cette aventure qui promet pourtant son lot de fous rires. L’imaginer déambuler dans les rues de Paris ainsi déguisé, manquer de se tordre la cheville tous les dix pas, éviter de justesse les lampadaires que sa coquetterie dans l’œil ne lui laisse entrevoir qu’au dernier moment, rajuster sa jupe moulante qui ne cesse de remonter le long de ses bas en nylon et, finalement, se faire refouler par les gorilles de la sécurité de G & G comme nombre d’auteurs prêts à tout pour se faire publier, c’est largement assez pour satisfaire Augustine, qui est loin d’être aussi rancunière qu’on pourrait l’imaginer.

Merci Christian, pour la motivation supplémentaire que tu m’as involontairement donnée. Mon livre est sorti, il se vend bien et a de bonnes critiques. Et ça, c’est aussi un peu grâce à toi 😉
A ton tour, maintenant, de prendre la plume et de pondre un chef-d’œuvre…

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