La soirée d’Isabelle

C’était sa période favorite de l’année ; celle où, durant une soirée, elle pouvait enfin se « faire ramoner », comme elle le disait pudiquement. Sa chaudière y avait droit à l’occasion de l’entretien annuel et pour elle, c’était à Halloween. Cette fête importée des Etats-Unis lui permettait le « passing » qu’elle n’avait pas le reste de l’année, où même le chauffagiste ne voulait pas la toucher malgré toutes ses minauderies. Une bénédiction pour elle qui, si elle s’était faite à l’idée qu’elle serait à jamais célibataire, n’arrivait pas à faire le deuil d’une vie sexuelle, même accidentelle.

Elle était pourtant bien faite… des orteils aux épaules. Malheureusement, la nature avait été d’humeur facétieuse s’agissant de son visage. Le cheveu était rare et graisseux ; et le nez, bourbon, comme on le dit élégamment. Un menton à la Bogdanov, des cernes creusés et les pommettes absentes venaient compléter ce tableau apocalyptique. Son regard, pourtant, brillait avec une rare intensité, venant infirmer l’impression de morte-vivante qui se dégageait de son teint grisâtre. Isabelle, dont les parents avaient eu un sacré sens de l’humour trente ans plus tôt, était une bombe atomique dotée d’un visage de sorcière zombifiée. Le drame, c’est qu’elle n’était pas idiote, elle avait bien conscience de son handicap dans la course à la beauté, et surtout qu’il n’y avait rien à faire. Le dernier chirurgien qu’elle avait consulté lui avait dit clairement que, vu son ossature et la qualité de sa peau, il ne pourrait pas obtenir un meilleur résultat que celui qu’arborait la célébrissime Jackie Stallone, alors Isabelle avait claqué la porte de son cabinet et renoncé ce jour-là toute intervention. Mieux valait assumer son hideux naturel que de vivre en horreur plastifiée !

Elle avait fait le deuil de toute vie sociale ; elle évitait les sorties d’écoles pour ne pas effrayer les gamins, n’allait pas au restaurant pour ne pas couper l’appétit des clients, ne s’offusquait plus quand la gérante du salon d’esthétique baissait à la hâte son rideau d’acier en la voyant arriver au loin. Il y avait, toutefois, des avantages à son physique disgracieux : la guichetière de Disney Land la laissait toujours passer sans payer en la complimentant sur ce qu’elle croyait être le déguisement de sorcière de l’ouest le plus réaliste qu’elle avait jamais vu.

Isabelle connaissait le potentiel de son physique hors norme. Elle était laide, certes, mais ce n’était pas la laide ordinaire que l’on croise partout, grasse, molle, et suintante. C’était une laide originale, qui valait le détour, et inventive avec ça ! L’anecdote de Disney Land lui avait donné une idée qu’elle mettait depuis en pratique tous les trente-et-un octobre. Ce jour là, même si elle ne faisait rien comme les autres, elle était comme tout le monde. Elle prenait bien soin de se démaquiller complètement avant de revêtir une longue robe noire, moulante à souhait puis, munie d’un balai, elle déambulait dans les rues en ondulant du bassin. Et la magie opérait, les hommes ne s’attardaient pas sur son visage, pas plus ravagé ce jour-là que ceux des fêtards du jour ; elle pouvait enfin faire ce qu’elle languissait de faire le reste de l’année : les mener par le bout des fesses. Et elle ne s’en privait pas.

L’avez-vous croisée cette année ?

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Une réponse à “La soirée d’Isabelle

  1. bien évidemment que je t’ai vu ma coquine d’augustine mais je n’ai pas voulu te déranger dans ton ramonage trop de suie derriere toi!!!!

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