Encore de la misère

Dans la pénombre, elle distinguait sa silhouette, pas beaucoup plus ; mais de cette forme qu’elle pouvait à peine apprécier se dégageait une aura particulière. Allongée, nue, sur le lit de la chambre d’hôtel, la chair de poule la saisit toute entière et ses dents commencèrent à claquer. Le froid, sans doute, n’y était pas étranger, mais il y avait autre chose. L’appréhension de l’inconnu, ou le frisson du danger, peut-être. Elle n’avait jamais fait ce genre de chose, se contentant d’habitude de son imagination et d’un savant tour de main. Elle avait sauté le pas un soir de tristesse, en essayant de balayer un de ces chagrins qui donnent la rage et qui poussent à l’inimaginable. Le site de rencontre est, semblerait-il, l’endroit où se réfugient les âmes en perdition qui tentent de noyer leur chagrin dans l’océan de leurs semblables. Ces âmes font toutes le même pari : une goutte parmi des milliers d’autres n’est plus une pauvre noyée et devient, dans cet océan de désespoir, une force qui peut tout ravager sur son passage.
Une force aveugle.
Aveugle, le soir où elle avait tout planifié, elle l’avait été, encore plus qu’aujourd’hui, où dans un éclair de lucidité elle s’était dit qu’elle pourrait très bien ne pas honorer ce tête-à-tête. Mais elle avait des principes, même s’ils étaient tordus et mal définis. Coucher avec un inconnu, oui ; poser un lapin, hors de question ! Tant mieux pour notre petite histoire, me direz-vous, car sans âmes à la dérive, il n’y aurait pas grand-chose à raconter.

De là où il était, il ne pouvait rien distinguer, si ce n’était un claquement ininterrompu qu’en fin connaisseur il associa tout de suite à l’impératif de ne pas demander de fellation à sa compagne du jour. Il n’en était pas à son coup d’essai et se voulait réparateur de cœurs brisés, il l’assumait d’ailleurs au grand jour et son profil était clair à ce sujet.
« Couchez avec moi, dans l’obscurité totale et sans jamais voir mon visage, quelle que soit votre raison. Je suis le premier venu que vous brandissez au visage de votre copain en pleine scène de jalousie, je suis le coup d’un soir pour vous remettre d’une rupture amoureuse, je suis celui qui vous permettra de brandir fièrement un total de flirts supérieur à celui de votre conjoint. »
Ce qu’il gardait pour lui, en revanche, c’était sa situation professionnelle, familiale, et esthétique. Un chômeur quarantenaire, célibataire vivant encore chez papa-maman, avec un nez bourbon, un menton fuyant et le reste à l’avenant ne faisait pas vraiment rêver, il en était bien conscient. Sa mission humanitaire n’aurait pas pu exister sans la grande humilité dont il faisait preuve en refusant de se montrer.

Ces deux paumés étaient faits pour se rencontrer, ce n’était qu’une question de temps. Le reste de l’histoire est sans intérêt. Ils se sont trouvés à tâtons dans le noir et, après un missionnaire vite exécuté, elle a jugé sa part du contrat remplie et s’en est allée vite fait prétextant un rendez-vous urgent chez son coiffeur. Le réparateur des cœurs brisés est resté là quelque temps, vidant le minibar au prétexte de réchauffer son frêle petit organe*, avant de rentrer chez ses parents pour le souper.

* Son cœur, bande de petits lubriques…

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s