A Christmas Carol

Carole avait évité ces moments l’année passée, mais elle savait bien que ce n’était que reculer pour mieux sauter. Noël s’était toujours fêté en région parisienne (où elle détestait revenir), chez ses parents et autour d’une profusion de cadeaux. Il lui semblait que c’était immuable.

Des cadeaux, elle n’avait pas prévu d’en faire, trop centrée qu’elle était sur ses propres sentiments. Depuis plus d’un an, la même pensée rebondissait perpétuellement sur les parois de sa boîte crânienne par ailleurs entièrement colonisée par trois idéaux creux mais d’égales importances : les jeux vidéos, la justice sociale et la bière.
Vont-ils m’accepter telle que je suis ? Vont-ils m’appeler par mon vrai prénom ?, se demandait-elle.

Chez ses parents, le reste de la famille était déjà là, rassemblée sur les deux canapés autour de la petite table en verre du salon. Tout le monde s’étant accordé sur la nécessité de boire, sans doute pour oublier que personne n’osait rien dire de ce qui les attendait, le père venait d’ouvrir la bouteille de champagne, confirmant ainsi l’efficacité redoutable de ce breuvage pour faire arriver les derniers retardataires.

Elle arriva accompagnée de sa copine officielle. Deux ans auparavant Carole se faisait encore appeler Florent mais, déjà à l’époque, il avait été difficile pour certains de ses proches de les différencier. Etait-ce le début du traitement hormonal pris alors en secret, ou la morphologie particulière, pour dire les choses gentiment, de sa moitié ? En deux ans la différence entre elles deux s’était encore estompée et c’est deux montagnes de graisse échevelées qui firent leur apparition dans le salon. Le contraste entre ceux qui les attendaient, habillés avec soin pour l’occasion, et elles, engoncées dans des fripes déformées réussissant le tour de force d’être à la fois trop serrées et trop longues et dont la légère odeur témoignait d’un laisser-aller général, était saisissant. Et pourtant… personne ne dit mot. On se fit la bise, sans chaleur, conformistes jusqu’au bout des ongles.

On amena des chaises supplémentaires, tous s’assirent et un semblant de conversation reprit, sans que personne n’ose adresser la parole aux nouvelles venues. Comment appeler ce frère devenu sœur ? Comment lui demander de se raconter alors que tout dans son apparence trahissait la déliquescence ? Comment échanger sachant qu’il y a encore quelques mois il les vomissait sur les réseaux sociaux ? Car si Carole était tellement soucieuse de savoir si elle allait être acceptée telle qu’elle était (ou du moins, telle qu’elle se voyait), il était certain qu’elle n’acceptait pas ce qu’étaient ceux dont elle recherchait l’assentiment ce soir-là. Du reste, quand on cherche à se faire accepter, vient-on sans faire le moindre effort, les mains vides et mal fagotée ? Cherchait-elle, consciemment ou pas, à provoquer le rejet ?

Une question brûlait les lèvres de certains, que pourtant personne n’osa prononcer :
Pourquoi est-il/elle là, alors ?

Dès lors, comment en vouloir à la nièce de sept ans qui demandait sans cesse à ouvrir les cadeaux et à qui la majorité a vite cédé, sans doute soulagée de faire ainsi diversion ? Le déballage des cadeaux cacha, sans mauvais jeu de mots, l’éléphant qui dansait la gigue sur la table en verre du salon, que personne ne voulait regarder mais dont la perspective que le verre cède sous ses pas cadencés paralysait tout le monde. Et du reste, si on ne pouvait rien se dire, si on ne pouvait rien déballer que les paquets sous le sapin, il ne restait qu’à les ouvrir.

Si Carole n’avait pensé à personne, chacun avait pensé à elle et à sa régulière ; à leurs pieds reposait une jolie pile de petites attentions et l’atmosphère finit par se détendre. Le bavardage reprit doucement, Carole et sa copine s’y intégrèrent presque naturellement et finalement sans risque : les sujets restaient toujours vagues. Celle qui craignait tellement la plus petite remarque à son égard eut même la satisfaction de lancer une pique à son frère et ses convictions, sans voir l’ironie de sa bêtise : « Le libéralisme, c’est tout pour ma gueule ! ».

S’ensuivit un diner fade, à la fois gustativement et émotionnellement. Quand on ne veut rien dire, rien entendre, rien demander et rien accepter, on s’interdit toute amélioration, en cuisine comme en développement personnel ; mais tous purent s’instruire sur l’histoire des rois de France, dont le patriarche parla longuement tandis que son ventre ne cessait de se nouer de ne pouvoir dire à Florent, qui tentait de faire illusion en Carole, à quel point il souffrait de le voir se fourvoyer ainsi. La mère avait refusé qu’on l’aide en cuisine, où elle s’était presque retranchée ; ce n’était finalement pas grave. Les haricots-vapeur non assaisonnés ne gâchent qu’un repas ; mais… son fils ?

Le plus honnête ce soir-là fut le tout jeune neveu de Carole qui, au moment du départ, dans les bras de sa mère sur le seuil de la porte, demanda candidement : « Pourquoi il ne faut pas dire que tonton Florent il est grave ? ».

Tu as raison, fiston… Pourquoi ne pourrait-on pas le dire ?

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2 réponses à “A Christmas Carol

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