L’enlèvement

La chambre était plongée dans le noir. Emmitouflé dans ses couvertures, Firmin accompagnait involontairement de son ronflement sonore le bruit rassurant des animaux de la nuit qui filtrait à travers la petite fenêtre face à son lit. Il vivait seul dans une fermette isolée au milieu des champs ; une situation qui lui convenait fort bien, cet homme bourru ayant vite compris que, étant donné le peu de temps dont chacun dispose en ce bas monde, il valait mieux le passer seul que mal accompagné. Si la solitude lui avait pesé au début, par certains aspects, il avait fini par trouver sur Amazon et sa boutique « Hygiène et Santé » de quoi pallier certains de ses inconvénients.

Brusquement, les animaux cessèrent leurs activités pour se mettre à l’abri et le silence se fit autour de sa maisonnée. Dans un sommeil paradoxal fait de rêves de chèvres, de saucissons et de combinaisons en lycra, Firmin ne se doutait de rien ; l’ampoule du petit vaisseau spatial en vol stationnaire au-dessus de son poulailler, qui s’alluma d’un seul coup et inonda sa chambre d’une lumière froide, ne perturba pas la régularité de son ronflement.

Zarglob débutait dans l’enlèvement d’humains, et c’était là sa première sortie en solo. Un peu stressé devant le panneau de commandes, il appuya sur une série de boutons colorés et aussitôt, dans la petite chambre austère, les draps de Firmin s’élevèrent d’une vingtaine de centimètres. Ce dernier se roula en boule en frissonnant tandis que, dans ses rêves, sa combinaison en lycra cédait sous la pression de ses poignées d’amour. Après quelques secondes de lévitation, les draps furent projetés contre le mur de la chambre et Zarglob eut un petit sourire satisfait avant de taper une autre série de commandes sur le panneau de contrôle qui cette fois fit s’élever dans les airs les accessoires issus de la boutique « Hygiène et Santé » que Firmin avait négligé de ranger. L’extraterrestre n’avait jamais vu pareils objets, il les regarda minutieusement sur son écran de contrôle d’un air très étonné puis, après quelques pressions supplémentaires sur des boutons de différentes formes et couleurs, les rapatria sur son vaisseau.

Cette première réussite dissipa son appréhension. Il ne rentrerait pas bredouille et aurait quelque chose à raconter — et même à montrer — à ses copains de l’Amicale des Joyeux Abducteurs. Il reprit de l’assurance, saisit le micro et actionna la manette du haut-parleur extérieur.

— Firmin !, meugla-t-il d’une voix autoritaire.

Dans le rêve de Firmin, son père vêtu d’un tutu rose et armé d’une fourche enfonça la porte de l’école élémentaire en hurlant son prénom pendant que lui-même déambulait, hagard, à la recherche de ses dents. Il laissa échapper un gémissement plaintif, avant de se réveiller en sursaut. Zarglob ne perdait pas une miette de ce qui se passait dans la tête de son cobaye, grâce aux différentes sondes à sa disposition. Il éclata d’un rire incontrôlable à la vue de la grosse moustache paternelle et continua :

— Firmin… je t’ai choisi.

— Dieu ?, fit l’agriculteur en s’asseyant d’un coup sur son lit, la main serrant son petit pendentif.

D’une main, il se protégea les yeux de la lumière vive émise par le vaisseau et se mit à genoux pour se prosterner. Zarglob était hilare. Quelques pressions supplémentaires sur le tableau de commande, et Firmin se mit à flotter doucement vers le vaisseau de Zarglob, qui se leva pour aller à sa rencontre. Le règlement de l’amicale était clair : il pouvait tout faire, sauf donner des informations aux humains ; l’extraterrestre se contenta donc de sourire en laissant croire à son cobaye qu’il s’appelait Dieu, puisque c’est ce qu’il semblait penser.

— Bonjour Firmin.

Firmin était sans voix, il regardait Zarglob avec des yeux exorbités en se signant sans cesse. L’extraterrestre devina dans ce signe une sorte de salut et le reproduit approximativement avant de lui montrer le petit couloir qui menait à sa salle d’examen. Firmin se redressa et le suivit en balbutiant.

— Je suis l’Elu ? Je… moi… l’Elu ?

— Lélu, répéta un Zarglob inquiet, se retournant vers son hôte en se demandant s’il ne s’était pas trompé de cobaye. Celui avec lequel il devait s’amuser s’appelait Firmin…

Un sourire illumina l’agriculteur, qui se mit à se parler à lui même.

— Firmin, mon garçon, tu es l’Elu. L’Elu… Ah ben ça alors, c’est pas banal ! (Puis osant enfin regarder Zarglob normalement) Je suis Firmin l’Elu !

— Firmin Lélu, répéta Zarglob, soulagé : il ne s’était pas trompé, les festivités pouvaient commencer.

Il fit signe à Firmin de s’allonger sur la table de métal. Ce dernier obtempéra, non sans poser une foultitude de questions dans un état de transe qui ne lui laissait pas le temps d’en attendre les réponses. Des liens sortirent de la table, qui vinrent l’immobiliser, et les lumières au-dessus de lui se rapprochèrent. Zarglob enfila des gants en latex.

Firmin en était à demander à Zarglob ce qui lui était passé par la tête en créant la femme, source d’intarissables embêtements, quand ce dernier aperçu du coin d’un de ses grands yeux en amande les accessoires Hygiène et Santé pris chez Firmin. Il les inspecta un à un d’un air circonspect, et Firmin blêmit :

— Non mais faut pas m’en vouloir, Seigneur. Vous savez ce que c’est, la solitude, l’ennui… Il faut bien s’occuper… d’ailleurs, vous-même, vous…

Le vibromasseur dans la main de Zarglob se mit à vrombir, il eut un sursaut de surprise avant de se mettre à rire sous l’effet des vibrations, entrainant avec lui Firmin qui sentit la possibilité que Dieu se rallie à sa cause.

— Ca se met dans le rectum… c’est très plaisant, précisa-t-il.

— Rectum ?

Zarglob ne maitrisait pas bien le français mais, ce mot, il l’avait déjà entendu maintes fois en accompagnant un membre de l’amicale plus âgé. Les cobayes qu’il enlevait n’arrêtaient pas de crier « pas dans le rectum, pas dans le rectum ! » quand Mork approchait la sonde de leur entrejambe. Il s’approcha de Firmin, souleva sa chemise de nuit, et enfonça le phallus vibrant d’un geste brusque en répétant :

— Rectum.

— Hé, mais pas comme ça !, cria Firmin. Pas si vite ! Un peu… de… douceur…

Sous l’effet des vibrations, il se détendit et commença à gémir doucement pendant que Zarglob continuait tranquillement l’inventaire de ses gadgets. Quand il releva la tête vers Firmin, il fit une découverte dont il sut aussitôt qu’elle aurait son petit succès à l’amicale des Joyeux Abducteurs. Ainsi donc les humains ont une antenne rétractile, se dit-il en admirant le membre dressé de Firmin. Quand les copains sauront ça… Il s’approcha pour la toucher du doigt. A sa grande surprise, elle était chaude. Très chaude, même, et Zarglob eut un instant peur qu’elle ne soit en train d’émettre. Firmin Lélu était-il en train d’appeler les secours ? Il la palpa, cherchant par tous les moyens à la désactiver, tandis que Firmin gémissait maintenant de manière incontrôlée. Loin de se rétracter, l’antenne s’allongea encore, et finit par émettre au bout de quelques longues minutes un liquide visqueux et blanchâtre qui vint éclabousser le beau costume argenté de Zarglob. Firmin grogna, contracta l’abdomen et éjecta le vibromasseur, qui vint rouler sur le sol tandis que son membre se recroquevillait promptement.

Au petit matin, l’agriculteur se réveilla un peu plus fatigué qu’à l’accoutumée. De la nuit passée il ne se souvenait que de quelques bribes : son père en tutu, Dieu, une sensation agréable dans les reins et cette caresse incroyable, presque surnaturelle. Un rêve que l’on ne fait qu’une fois dans sa vie. Quelque temps plus tard, il s’aperçut de la disparition de son vibromasseur et se mit à raconter à qui voulait l’entendre que Dieu approuvait la branlette. Il le savait, il l’avait rencontré !

A quelques millions de kilomètres de là, Zarglob brandit fièrement son trophée à la réunion mensuelle de l’Amicale des Joyeux Abducteurs :

— Mes amis, le point qui active leur antenne est à l’intérieur du rectum, et voici la manette pour l’atteindre !

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