Pragmatisme

Rémi n’avait jamais eu beaucoup de chance en amour ; si bien qu’au fil des ans, il s’était peu à peu retranché dans le célibat, préférant largement une séance de jeu de rôle avec ses amis d’enfance à une rencontre avec le sexe dit faible, quand bien même ses chances de conclure étaient bonnes. Avec l’expérience, il avait compris que partir gagnant était toujours une erreur, et que les femmes n’avaient rien de faible. Elles pouvaient le sembler, certes ; mais sous cette apparente fragilité se cachaient en réalité une dureté, une froideur, voire une insensibilité à toute épreuve. Au jeu de la séduction, c’était elles qui avaient les cartes en mains ; elles le savaient et conséquemment, elles étaient implacables avec les hommes comme lui.

Il n’avait jamais été assez bien pour aucune d’entre elles. Lui pourtant ingénieur, propre sur lui et gagnant bien sa vie, n’avait jamais trouvé grâce aux yeux d’une femme, et c’est puceau et paradoxalement indifférent à cet état de fait qu’il entamait sa trentième année. Il n’avait jamais vraiment compris ce qu’il faisait de mal mais avait assez vite renoncé à le découvrir ; il était pragmatique, et avait trouvé un remplacement immédiatement disponible et jamais réticent : sa main droite. Elle assouvissait chacun de ses petits désirs et se pliait à toutes ses exigences, elle était là pour lui à tout moment et ne l’embêtait jamais avec des considérations psychorelationnelles. Avant un rendez-vous avec un client important, le soir devant la télé ou encore dans les toilettes d’un restaurant après avoir longuement observé le jeu de jambes d’une serveuse, elle répondait toujours présente.

Pourtant, les femmes, ou en tout cas les attributs féminins lui faisaient toujours beaucoup d’effet ; il avait simplement adapté sa manière de vivre sa sexualité à la pénurie à laquelle il se trouvait confronté. Il avait cessé de chercher à coucher ; la frustration que cette quête infructueuse lui avait causée par le passé ne lui avait jamais rien apporté ; il se contentait de mater les jolies femmes autour de lui et de se masturber à leur pensée. Cette tactique avait l’avantage de faire marcher son imagination et, par la même occasion, lui donnait l’illusion de vivre des aventures extraordinaires. Vraiment, c’était pour lui le meilleur compromis qui fut ; il en était même arrivé à donner un petit surnom à sa meilleure main, ce qui lui permettait de passer pour un homme casé auprès de sa mère, qui ainsi avait arrêté de lui ressasser sans cesse les avantages de rencontrer Marie-Gertrude, la fille de sa bigote de voisine.
— Non, maman, j’ai déjà ma Julie, lui disait-il.
— Quand est-ce que tu me la présentes ?
— Bientôt.
C’était toujours la réponse qu’il lui faisait, elle s’en contentait. La confirmation qu’il n’était pas homo lui suffisait.

Ce jour-là, Rémi était accoudé au comptoir de son bar favori, une mousse dans la main ; ses yeux vagabondaient à travers la pièce, d’un client à l’autre. Il ne leur parlait jamais vraiment mais adorait les observer, s’imaginant leur vie, leur emploi du temps, leurs joies et leurs peines…

Il y avait l’habitué, collé à la banquette du fond, un verre ballon devant lui, qu’il vidait et remplissait tour à tour de vin rouge avec la régularité d’un métronome ; les trois jeunes étudiants aux rires sonores qui venaient se relaxer après une journée de cours soporifiques pendant lesquels ils avaient dû passer le temps à s’envoyer des textos, le téléphone sur les genoux ; et le joueur de Lotto compulsif qui venait tous les vendredis claquer l’argent de la semaine en billets d’EuroMillions dans l’espoir chaque fois renouvelé de pouvoir enfin quitter sa femme et son boulot ennuyeux de petit comptable pour aller vivre la belle vie sur une plage des Bahamas.

A l’autre bout du comptoir, il avisa une jeune femme entre deux âges, habillée d’un jean brut et d’un joli pull à peine décolleté ; sa posture droite sur le haut tabouret soulignait la courbe parfaite du bas de son dos à la naissance de ses longues jambes. C’était la première fois que Rémi la voyait. Il s’imagina, à la vue de ses grands yeux tristes aux coins desquels on pouvait deviner de fines ridules, qu’elle était venue là au hasard, pour noyer un chagrin ponctuel. Elle était d’autant plus belle qu’elle semblait désemparée. Elle trempa ses lèvres pulpeuses dans son martini, laissant une empreinte discrète de rouge sur le verre à cocktail, puis se mit à sucer les deux olives embrochées sur le cure-dent en le faisant rouler négligemment entre ses doigts. Rémi se passa la langue sur les lèvres comme pour communier avec l’inconnue en stimulant sa propre bouche puis, estimant qu’il en avait assez vu, se dirigea vers les toilettes du bar.

Pendant que, dans les cabinets, Julie s’occupait de sa virilité turgescente, son esprit vagabondait dans la grande salle du bar, autour de la belle inconnue. Les images de ses grands yeux, de ses lèvres délicatement enroulées autour des olives vertes, lui vinrent en mémoire et le stimulèrent agréablement. Au souvenir de sa croupe parfaitement dessinée à travers le jean brut, un doux frisson parcouru Rémi et le produit de sa jouissance vint éclabousser le rebord de la cuvette. Il tira la chasse, regarda la gelée blanche disparaitre dans le tourbillon d’eau bleue fraicheur marine et, pour la première fois de sa vie, fut traversé par l’idée d’un grand gâchis.

Son escapade relaxante n’avait pas duré plus de cinq minutes. Rapide, et efficace ! De retour au comptoir, il commanda une autre bière et se plongea dans la lecture d’un journal gratuit qui se trouvait là, en allumant une cigarette négligemment. La belle inconnue se rapprocha de lui.

— Vous avez du feu ?, dit-elle d’une voix suave.

Rémi leva les yeux vers elle et lui prêta son briquet avant de retourner à son journal. Elle resta là, à ses côtés, et tenta à plusieurs reprises de lui faire la conversation, sans succès. Rémi était ailleurs, absorbé par sa lecture. Il y a quelques années, il aurait sûrement dressé l’oreille, ouvert l’œil et tiré la langue devant une aussi jolie femme, en bon chien. Plus maintenant. Il avait compris que les femmes ne voulaient pas des hommes, jamais ; même quand elles en donnent l’impression. Il avait Julie, ça lui suffisait.

En désespoir de cause, l’inconnue se fit plus directe, décidée à abattre les barrières que cet homme ténébreux osait dresser autour de lui :
— Je vous offre un verre, annonça-t-elle.
— Mmm, fit Rémi, de plus en plus intéressé par le contenu du journal.
— Qu’est ce que vous prenez ? Une bière ?

Rémi se leva d’un coup.
— Mais bien sûr !, fit-il d’un air triomphant.
— Une bière, alors !, sourit l’inconnue, contente de sa petite victoire.
— Non, merci, je dois y aller, rétorqua Rémi avant de se précipiter hors du bar, le journal sous le bras.

Il avait trouvé la solution au grand gâchis qui l’avait frappé un peu plus tôt. Son expérience lui avait appris que les femmes n’avaient pas besoin des hommes ; le journal venait de lui apprendre qu’elles recherchaient désespérément des spermatozoïdes. Il allait se faire payer pour sa vie sexuelle ! Il allait se faire donneur de sperme !

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3 réponses à “Pragmatisme

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