Paris-Vesoul

Bercée par les ronrons du bogie roulant à vive allure en direction de Vesoul, Isabelle avait fini par s’endormir. A chaque inspiration, sa luette, le voile de son palais et le fond de sa langue se coordonnaient, raclant bruyamment les uns contre les autres pour produire une sorte de vrombissement spectaculaire qui, s’il avait émané du train lui-même, aurait à lui seul motivé son arrêt immédiat pour réparations. Depuis le début du voyage, elle avait pris ses aises, plus par souci de confort que par volonté affichée de ne pas être en reste dans le concours sans cesse renouvelé du manspreading, bien qu’elle ne rechignât jamais à fustiger le machisme qu’elle voyait sans cesse et partout.

Elle se répandait sur les deux tiers de la banquette, son énorme sac à main occupait le tiers restant, et elle avait relevé à grand-peine une jambe œdemisée et variqueuse pour la coucher sur le siège d’en face. Le compartiment ne contenait que deux passagers supplémentaires ; deux jeunes, coincés entre le mur et la jambe tendue, à qui elle avait, deux longues heures durant, expliqué à quel point ils étaient, en tant qu’hommes, une race à exterminer d’une manière ou d’une autre, pour le bien de l’espèce humaine. Ils avaient écouté avec un sourire amusé cette hystérique déblatérer ses idées génocidaires avec la plus grande décontraction, relançant de temps en temps la conversation avec quelques phrases aussi courtes que percutantes auxquelles elle réagissait invariablement en faisant de petits bonds sur son siège et en grognant des insultes, bien consciente qu’ils se moquaient d’elle mais incapable de s’arrêter de leur faire la leçon et déterminée à leur clouer le bec. Elle avait fini par avoir le dernier mot en lançant un de ses mantras favoris : « On est en 2016, on n’a plus besoin des mecs. Qu’ils crèvent ! » Aussi divertissante qu’elle eût été jusque là, ils s’étaient lassés, n’avaient pas relancé et peu après, elle s’était endormie avec un sourire satisfait.

A présent, de divertissant leur voyage se muait en cauchemardesque : les ronflements se faisaient de plus en plus sonores. Isabelle continuait de ronfler dans une béate insouciance et chacun de ses mugissements venait râper les nerfs des deux jeunes hommes, les enfonçant peu à peu dans une dépression tentée de colère. Le train continuait sa course à travers la campagne française dans ce qui leur semblait être un interminable voyage au bout de l’enfer et aucune de leurs tentatives pour faire cesser les râles tonitruants n’avait donné de résultats probants : sifflements, secousses plus ou moins appuyées, petits coups donnés dans la graisse de ses bras, rien n’arrêtait la soliste amateur. Il y avait de courts moments de répit qui, paradoxalement, rendaient l’épreuve plus insoutenable qu’elle ne l’était déjà : à chaque turbulence, le corps mou se mettait à trembloter comme un gâteau de gelée et Isabelle s’arrêtait de respirer quelques trop courtes secondes.

Après un long calvaire, une secousse plus forte que les autres fit valdinguer le gros sac à main et plusieurs cylindres évocateurs et multicolores roulèrent sur le sol de la cabine. Ainsi, celle qui disait vouloir éradiquer les hommes ne pouvait apparemment pas voyager sans godemichets dans son bagage à main ! L’ironie était trop grande pour les deux passagers et leur sentiment de dégoût à l’égard de la féministe engagée se mua en mépris haineux. Le plus téméraire d’entre eux ramassa l’un des cylindres — le violet — et le fourra dans la bouche béante de la dormeuse qui eut aussitôt un réflexe de succion et arrêta enfin de ronfler, au grand soulagement des deux amis qui éclatèrent d’un rire nerveux et hystérique. Pendant les minutes qui suivirent, ils déversèrent leur frustration sur la pauvre militante comme seuls peuvent le faire d’anciens étudiants en médecine nostalgiques des bizutages passés.

C’est ainsi qu’elle se retrouva à téter l’ersatz violet, le slip du plus jeune en guise de couronne (ne leur avait-elle pas dit qu’en tant que femme elle devait être traitée comme une reine ?), un sceptre double-gode vert fluo dans sa main droite et, sur le front, un message aussi direct que vulgaire au marqueur indélébile : « J’aime la bite ! ». Un troisième gode dépassait de son sac à main ouvert, où l’un des farceurs avait trouvé son téléphone non protégé par mot de passe.

L’occasion était unique de donner le coup de grâce à cette connasse sans gêne. Ils firent plusieurs photos de leur œuvre avant de choisir la plus réussie, s’assurant que tous les éléments du tableau vivant étaient bien dans le cadre, puis la diffusèrent via tous ses comptes de réseaux sociaux. Vesoul n’était plus qu’à cinq minutes de là ; ils se glissèrent hors du compartiment avec le sentiment du devoir accompli.

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