Saint Valentin

Les rayons du supermarché de province étaient saturés, ce samedi 13 février. Janine avait pris un caddie sur le parking balayé par une pluie diluvienne puis, malgré sa surcharge pondérale, tenté la course jusqu’à l’entrée trois, où un employé affublé d’un gilet rouge et d’un sourire béat lui avait machinalement tendu une rose en lui souhaitant une « bonne Saint-Valentin ». Elle l’avait portée à ses narines et humée longuement avant de passer les portiques à l’entrée du Auchan un sourire aux lèvres, passant devant l’employé de sécurité posté là pour vérifier le contenu de son sac à main sans le voir, l’esprit plongé dans des rêveries qu’elle n’avait plus eu depuis son adolescence. Ses cheveux frisottants, sa taille 52, sa cellulite et ses seins tombants s’y voyaient remplacés par l’image de la jolie jeune femme qu’elle avait été il y a trente ans, et tout à coup porter une de ces guêpières aguichantes exposées dans l’allée centrale ne semblait plus impossible à Janine.

Elle aussi avait le droit de se déshabiller pour son homme ! La preuve, c’est qu’elle avait trouvé sa taille ! Dans son aliénation temporaire, elle s’imaginait sans problèmes sexy en guêpière, dans la même pose que le mannequin de la publicité placardée à côté des dessous affriolants et fit le reste de ses emplettes le sourire aux lèvres et la tête dans les étoiles. De retour chez elle, elle mit au point une chorégraphie simple, mais efficace, qu’elle répéta plusieurs fois dans le plus grand secret, le ventre noué d’excitation à l’idée de sa surprise. La rose reçue un peu plus tôt, qu’elle avait mise dans un petit vase, était là pour lui donner le courage nécessaire à son entreprise ambitieuse, et à chaque essoufflement, la regarder insufflait en elle l’énergie dont elle avait besoin pour la mener à bien.

Le dimanche matin, elle se leva avec des courbatures et s’extirpa douloureusement de son lit. C’était le grand jour, sa détermination n’avait pas faibli mais ses muscles avaient du mal à la porter. Seule dans sa salle de bain, elle décida d’avancer l’heure de sa prestation, et enfila son déshabillé. Les collants résille et la guêpière enfilés à grand-peine, elle se glissa dans la chambre conjugale et tira les rideaux, laissant le soleil chauffer sa peau agréablement à travers les vitres. Son époux ouvrit les yeux sur Janine en tenue affriolante. Une fois la surprise passée, il la regarda faire son numéro avec une excitation grandissante, sans qu’il en comprenne l’origine. L’attention est louable, pensa-t-il en s’avouant qu’elle avait clairement dépassé l’âge et la corpulence idéale pour ce genre de tenue. Il aurait bien plus apprécié une telle scène jouée par sa secrétaire, et pourtant, à la vue de la peau d’orange sous la résille du collant, il se surprit à saliver compulsivement.

La routine terminée, il félicita sa femme pour ses efforts et Janine, épuisée, s’écroula sur le lit, réclamant à boire pour reprendre son souffle. Il se précipita à la cuisine pour un verre d’eau et, avant de refermer le réfrigérateur, saisit machinalement l’assiette de rosette qu’il avait tranchée la veille. Le verre donné à sa femme il s’assit confortablement sous les couvertures avec son en-cas. C’était la première fois qu’il avait une envie aussi forte si tôt le matin. Il ne se l’expliquait pas mais s’y adonna avec grand plaisir. Grasse matinée et saucisson. Quel bonheur, pensa-t-il un sourire aux lèvres.

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