Misère affective, une brève

La petite camionnette arborait en grandes lettres rouges un slogan à la fois explicite et équivoque : Louez-moi. Pour le naïf, c’était sans aucun doute un véhicule de location égarée dans la campagne profonde ; pour l’initié, c’était la roulotte de Martine, qui prenait 20 euros la pipe et 50 euros la passe. Elle n’était pas la plus fraîche des professionnelles, mais elle, au moins, ne se moquait pas de ses clients. L’intérieur de son van était tout confort, meublé d’un petit lit et d’un fauteuil moelleux posés sur un tapis épais d’un bordeaux chaleureux qu’elle prenait soin de nettoyer chaque semaine au vaporetto. Une petite lampe sur pied branchée sur l’allume-cigare diffusait une pâle lumière, conférant à l’ensemble une ambiance de boudoir intimiste. Les hommes, nombreux, qui venaient la voir s’installaient où ils voulaient et, avant la passe, elle leur consacrait toujours quelques minutes pour faire la conversation. Les plus jeunes, pour les mettre à l’aise ; les plus vieux, pour leur fournir un peu de l’affection qu’il leur fallait pour faire chauffer la machine. C’était un préalable indispensable, pour certains, à tout contact physique. Ces derniers lui accordaient d’ailleurs un généreux pourboire précisément pour cette raison. Elle avait tout vu, tout vécu et ils pouvaient tout lui dire sans la choquer ni être jugés ; si bien qu’elle était devenue, au fil des ans, une professionnelle intuitive et empathique.

Martine entendit qu’on frappait sur la portière latérale à la poignée de laquelle un léger foulard fleuri flottant au gré de la brise de printemps indiquait qu’elle était libre.

— Entrez, dit-elle en souriant à l’homme bourru qui lui faisait face.

Elle le laissa s’assoir sur le lit qui grinça sous son poids, et commença à lui parler, mais l’homme restait muet, le visage fermé et les poings serrés. Dans la région, les agressions étaient rares, mais pas inexistantes, Martine s’efforça de chasser l’angoisse qui montait, prit une grande inspiration et se mit en devoir d’égrainer la longue liste de ses prestations sans qu’à aucun moment l’homme réagisse. Il restait immobile et ses yeux dans lesquels elle avait cru déceler de la colère, lui semblaient maintenant déborder de tristesse.

— Alors que voulez-vous ?, finit-elle par demander, inquiète.

Il posa deux billets de cinquante sur le bord du lit et, après un long silence :

— Parler. Je veux juste parler, souffla-t-il doucement avant de fondre en larmes comme un petit garçon perdu.

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2 réponses à “Misère affective, une brève

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