Cocue, mais…

Le jour déclinait doucement. A travers la fenêtre de la cuisine du petit appartement de banlieue, Ginette admirait le rose orangé du ciel parsemé d’altostratus en épluchant les légumes posés devant elle sur la table et avec lesquels elle prévoyait de faire une ratatouille. Son mari ne rentrerait pas de sitôt, il l’avait appelé une demi-heure auparavant pour la prévenir d’un contretemps. Maintenant qu’elle y pensait, il avait toujours un contretemps les jeudis. Ce jour-là, il rentrait invariablement avec deux heures de retard, une petite rose jaune à la main et un sourire niais plaqué sur le visage.

L’air jusque-là rêveur de Ginette s’assombrit à la pensée que ce n’était pas une coïncidence. Elle se remémora les tout petits riens de sa vie de couple et se sentit coupable. Elle n’était pas la plus docile des épouses, et peut-être allait-il chercher ailleurs les plaisirs qu’elle lui refusait ? C’était probable. Certain, même, si elle se fiait aux récits de ses amies, qui étaient toutes passées par là. « Les hommes vieillissants ont des besoins que les femmes de leur âge sont bien incapables de satisfaire, c’est biologique et il n’y a rien à y faire », aimait à ressasser la plus cocue de ses copines. Et Ginette le voyait bien, son André n’avait plus les yeux qui brillaient quand elle faisait glisser son petit négligé en soie sur sa peau froissée de ses seins tombants.

Ainsi elle aussi, à son tour, allait devoir se résoudre à voir son homme explorer de nouveaux terrains moins accidentés, plus exotiques. Elle réfléchit longuement tout en débitant en menus morceaux la courgette qu’elle tenait fermement, et se surprit à penser que la situation ne la peinait pas autant qu’elle l’aurait cru. Avec la ménopause, elle s’était rapidement désintéressée de la chose, les dispositions nouvelles que prenait son époux la dispensaient, pensa-t-elle, des efforts qu’elle continuait à fournir malgré son entrain déclinant. Qu’il prenne une maîtresse était, conclut-elle, une bonne chose qui la libérait d’une contrainte et lui évitait, tant qu’elle jouait la naïve et que le salaire rentrait, de fâcheux inconvénients.

La clé tourna dans la serrure ; la porte d’entrée s’ouvrit, se referma doucement et, quelques secondes plus tard, André était dans la cuisine avec sa rose et son sourire. Ginette prit la fleur, embrassa son mari et servit le dîner l’air de rien. Elle savait. Elle ne lui dirait jamais, et il aurait toujours la gentillesse coupable des maris volages. Un sourire paru sur son visage, qui ne la quittera plus.

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