De la fragilité

Ils s’étaient rencontrés une première fois sans se remarquer. Elle, jolie brune pétillante, était en couple avec un homme sûr de lui qu’elle ne cessait de regarder comme un Dieu, et lui, frêle boutonneux à lunettes toujours absorbé par la lecture, n’était intéressé que par ses études. Les œillères de Julie et les binocles de Julien avaient suffi à elles seules à faire de cette rencontre, qui aurait pu être celle d’une vie, un rendez-vous manqué. Ils avaient pourtant tout en commun, de leur amour des livres de Robert Heinlein à leur goût immodéré pour le chocolat noir ; ils auraient pu vivre une vie de bonheur commun tranquille et ininterrompu mais la vie se joue parfois sur quelques secondes, les applications modernes de rencontres ne sont en cela pas une révolution. Ils s’étaient manqués comme on manque un « match » suite à une erreur d’inattention sur Tinder. Voilà tout.

Dix ans plus tard, tout les différenciait, et c’est pourtant pour cette raison précise qu’ils se rencontraient à nouveau.

Julien avait suffisamment réussi sa vie professionnelle pour s’offrir une opération de la myopie et trois séances de fitness par semaine lui avaient sculpté un corps attrayant sans être trop athlétique ; ses quelques cheveux blancs semés çà et là dans une chevelure brune entretenue trahissaient une maturité que ses traits encore jeunes auraient sinon passée sous silence. Il cachait pourtant, sous cette réussite flagrante, une extrême insécurité nourrie par ses faibles aptitudes sociales.

Julie, comme Julien, avait fait des efforts de développement personnel. Elle avait quitté l’homme trop sûr de lui après qu’il ne l’avait pas été assez d’elle, lasse de sangloter sur le lit conjugal avec la joue rouge ou l’œil violet. Approchant la trentaine avec une peur de l’engagement et une envie irrésistible de devenir maman, elle avait teint ses cheveux en blond en pensant que ce simple changement l’aiderait à surmonter les obstacles dressés par des années de souffrance muette. Seuls ses yeux tristes hurlaient sa détresse et les traits encore séduisants entourant son regard triste le rendaient encore plus envoutant.

L’un n’avait presque jamais « matché », rêvant d’une relation idéale sans savoir comment faire ; l’autre enchainait les rencontres sans lendemain, courant après un rêve tout en fuyant un cauchemar. L’idéalisation de la femme, la peur de l’homme, des idées inexistantes dix ans auparavant qui dirigeaient leurs vies à présent. Les années sont cruelles, parfois.

Cette deuxième rencontre n’était pas le fruit du hasard, contrairement à la première. Dans sa quête d’une compagne, Julien s’était inscrit avec le plus grand sérieux sur un site de rencontres qu’il avait jugé convenable, si tant est qu’il y en eût. Il s’était fait cette remarque en côtoyant la faune qui, quel que soit le site, s’y livrait une guerre sans merci. Celui-ci semblait plus calme que les autres et la concurrence, qu’il ne craignait pas dans les affaires mais le terrorisait dans ce domaine particulier, y était moins féroce tandis que les femmes y semblaient plus douces, moins cinglantes, en un mot : humaines. Julie avait fait le même choix depuis des années, pour des raisons similaires. Les hommes qui l’abordaient y étaient plus respectueux qu’ailleurs, et elle s’y sentait en sécurité.

Un match plus tard, ils étaient tous deux à la terrasse d’un café pour un premier rendez-vous, comme si le précédent n’avait été qu’une répétition générale oubliée de tous deux. Julien ne reconnut pas la brune pétillante et Julie ne se souvenait pas plus du frêle binoclard. Les deux trentenaires se découvrirent plus qu’ils ne redécouvrirent deux personnes entièrement différentes que la vie et les peurs ont façonnées au burin. S’ils s’étaient souvenus de cette journée dix ans auparavant, leurs regards l’un sur l’autre auraient sans doute été différents et ce deuxième rendez-vous aurait, lui aussi, comme le précédent, avorté tant on ne pardonne jamais les marques laissées par le temps sur les âmes innocentes, surtout quand elles sont si profondes. Cet oubli du passé les sauva et leur rencontre fut un moment agréable pour tous les deux, durant lequel ils oublièrent leurs craintes respectives. Sereine, Julie ne succomba pas aux pulsions qu’animait son désir de maternité et Julien, à l’aise, osa proposer un second rendez-vous. Un petit miracle, une revanche sur la vie.

Il parait qu’en 2016, ne pas conclure au premier rendez-vous est devenu rare, et même inquiétant aux yeux de certains. Julien ne faisait pas partie de ceux-là, mais Julie passa la semaine suivante à se remettre en question. Cet homme n’avait rien tenté, se contentant de déposer sur sa joue un chaste baiser avant de rejoindre la bouche de métro la plus proche. Ne la désirait-il pas ? Le cœur serré par l’angoisse, elle se souvenait alors qu’en faisant ces quelques mètres, il s’était retourné, une fois, pour la regarder, et qu’il souriait. Alors, pendant quelques minutes, elle reprenait espoir et confiance, avant de sombrer à nouveau dans le doute. Aurait-elle dû être plus entreprenante ?, se demandait-elle.

Julien avait redouté cette rencontre, comme il les redoutait toutes. Son expérience en la matière était sommaire, mais il avait souvent affronté des femmes désespérées projetant sur tous leurs rendez-vous un idéal inatteignable qu’elles n’hésitaient pas à nommer « prince charmant » ou « futur père de mes enfants ». Il avait, certainement, toutes les qualités ; mais une telle exigence posée si crûment par de quasi étrangères le terrorisait. Cette femme s’était contentée de lui parler livres, cuisine et anecdotes rigolotes, si bien qu’il en avait presque oublié l’enjeu de la rencontre. Il était conquis et tremblait de commettre un impair, de la laisser filer avant d’avoir pu la connaitre davantage.

Bouleversés par leur dernier rendez-vous, le stress accumulé depuis retomba dès qu’ils se retrouvèrent pour le second. Ils oublièrent leurs propres attentes et seul compta le temps présent passé ensemble. En toute intimité, dans l’appartement de Julien, ils purent découvrir chez l’autre ce que le premier regard avait manqué sept jours plus tôt. Julie remarqua le sel des cheveux de Julien, ses mouvements doux et sa sensibilité touchante ; il perçut sa gentillesse, son sens pratique, et la tristesse de ses yeux. Le diner se prolongea naturellement devant un film et c’est d’instinct que Julien prit la main de Julie, puis se pencha vers elle pour un premier baiser maladroit, mais qui toucha Julie au cœur d’autant plus. Leurs corps se mêlèrent dans une étreinte timide mais voluptueuse qui, d’un point de vue extérieur, avait l’air aussi emprunté qu’elle était passionnée pour les deux amoureux.

Les rayons du soleil et une odeur de croissants chauds réveillèrent Julie. Elle fut surprise de constater qu’elle s’était endormie en toute confiance dans l’appartement de Julien, elle qui d’habitude se hâtait de fuir une fois la relation consommée.

La voix de Julien vint caresser ses oreilles :
— Bonjour. Un café avec tes croissants ?
— Oui, merci, sourit-elle en se disant que celui-là, elle allait le garder encore un peu.

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