Folie !

Pour un observateur occasionnel, le silence pouvait paraitre inquiétant ; mais pour Jérémie, qui connaissait bien l’endroit, il était aussi doux qu’un vieux riesling devenu liquoreux avec les années. Car ce silence n’était rien d’autre que l’expression de l’intense activité à laquelle se livraient les pensionnaires au long cours ; la seule qui leur était encore permise, la seule qui les intéressait vraiment. Quand les cris se faisaient murmures, quand les lamentations se changeaient en soupirs et les tremblements en frissons, Jérémie savait.

Il enfilait alors mécaniquement sa blouse blanche d’externe de première année, qui ressemblait exactement à celle du médecin-chef. Elle lui donnait une confiance nouvelle et une aura indiscutable, et ainsi remplit d’orgueil et de désir, il allait voir la petite blonde qui végétait depuis des mois dans la chambre vingt-trois. Bridée par un cocktail de tranquillisants censés tuer ses multiples éroto, mytho, nympho et autres manies, elle aussi, pourtant, était sensible à cette petite musique vibrante mais silencieuse, comme si, dans cette ambiance particulière, les médicaments prenaient pitié d’elle et lui accordaient un répit l’espace d’un instant où elle émergeait de sa camisole chimique.

« Docteur », comme elle l’appelait, n’avait d’yeux que pour elle : elle l’avait su dès qu’elle l’avait vu griffonner sur le dossier accroché au pied de son lit en la regardant du coin de l’œil. Au fil des semaines, puis des mois, entre deux somnolences, de petits détails insignifiants qu’elle seule pouvait voir et dont elle ne doutait pas de la signification l’avaient confirmée dans cette certitude que tout ce que « Docteur » faisait, il le faisait par amour pour elle. Jérémie, quant à lui, trouvait les soirées longues dans cette aile de l’hôpital, mais la manière dont les patients tuaient le temps et trompaient l’ennui lui avait paru intéressantes quand, dès le premier soir, inquiêt du silence ambiant, il avait fait une petite ronde et avait surpris les fous de la chambre douze en plein amusement. Ce soir-là, le silence avait cessé d’être synonyme d’inquiétant ; ce soir-là, le silence était devenu excitant. A la lecture du dossier de la patiente du vingt-trois, Jérémie avait détecté le potentiel de divertissement que représentait cette jeune blonde, à peine majeure, mais tout à fait folle.

Etait-ce les patients qui avaient déteint sur lui en lui transmettant leur folie, ou était-il un fou fonctionnel, adapté, et en ce cas, pour combien de temps encore ? Cette question le hantait quand il se promenait au milieu des cris hystériques, des yeux vides et des tremblements médicamenteux des patients ; seul dans sa petite loge, plongé dans les dossiers, il mâchouillait compulsivement son stylo en cherchant dans chaque cas qu’il étudiait des similitudes avec lui-même, et quand il en trouvait une, si petite fût-elle, le mâchouillage se faisait plus intense. Les moments de répit des pensionnaires étaient aussi les siens. Dans ces moments de silence et de murmures, il se rassurait, se répétant que ce réflexe de décompression qu’avaient les patients était peut-être la seule manifestation des bribes de santé mentale qu’il leur restait encore, et que ce besoin soudain qu’il éprouvait et qu’il partageait avec eux n’était pas le signe qu’il était fou mais la preuve que les fous ont tous une part d’eux encore saine.

Ce soir-là, le silence l’appela. Il se leva machinalement et remonta le long corridor froid. Les claquements de ses semelles sur le carrelage rythmaient son parcours et hurlaient son désir à la seule femme assez folle pour concevoir ce langage. Elle les entendait, ces bruits qui la faisaient suinter, et elle l’attendait. La porte de la chambre vingt-trois grinça, amplifiant les réflexes pavloviens de la pensionnaire qui accueillit son « Docteur » avec un sourire carnassier. Quelques gouttes de sueur perlèrent sur le front de l’interne, qui resta un moment immobile sur le pas de la porte, à la fois repoussé et attiré, luttant intérieurement avec acharnement, avant que l’attraction et le désir finissent par l’emporter totalement et le poussent au chevet du lit, et que la porte se referme aussi sèchement que si sa conscience la claquait en partant.

La fascination qu’il avait pour elle était inexplicable. Elle était quelconque et il en aurait croisé des dizaines comme elle, tout aussi abordables et accueillantes, à la fête de l’huma ; la seule différence était que celle-ci était lavée, l’aide-soignante y veillait. Il n’aimait pas la façon qu’elle avait de l’envisager et la regardait toujours le manger du regard avec répugnance, soulagé qu’elle fût solidement sanglée ; mais le dégoût s’arrêtait là et le reste n’était qu’attirance. Ses courbes, que les sangles garrottant son torse soulignaient grossièrement ; son entrejambe, dont la moiteur collait le drap en coton qui le recouvrait ; et sa façon de l’appeler à elle en articulant à peine alors que sa voix résonnait en lui comme si elle avait hurlé :
— Prends-moi vite ! Prends-moi fort !
Cette fois comme les autres, Jérémie obéit à l’injonction de la jeune patiente. Il arracha les draps de son lit, souleva sa chemise de nuit trempée de sueur et de cyprine, et déversa toute sa passion dans cet ébat presque surnaturel, s’abandonnant totalement pendant que, en transe, lévitant presque de désir, elle chuchotait des paroles saccadées dans un langage qu’il ne comprenait pas. La débauche dura des heures et le laissa vidé, sans forces.

La voix de l’aide-soignante le réveilla en sursaut au petit matin :
— C’est pas possib, ça, hein !
Il ouvrit un œil et fut surpris de se trouver affalé sur son bureau, la tête sur un dossier qui resta collé à sa joue quand il la releva mollement.
— La p’tite de la vingt-twois… Elle a encowe mouillé son lit et jeté ses dwaps pa tewre… comment c’est possib, hein ? Attachée et dwoguée comme elle est ? J’vous l’dis, moi, elle est démoniaque, cette fille !

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