Céline en veut encore

Céline avait passé plusieurs mois au calme pour se remettre de sa précédente aventure. Immédiatement après son viol dans cette ruelle sombre, elle avait été dégoutée de la souillure laissée sur son corps par cet étranger crasseux ; puis le temps avait passé, elle avait repris son travail, sa vie, et, petit à petit, elle s’était à nouveau sentie attirée par le danger, l’humiliation et la violence vécus ce soir-là. Chaque jour, elle languissait un peu plus d’y revenir, rêvant éveillée de longues heures durant à la prochaine occasion qu’elle aurait de revivre ce moment de pur avilissement.

Ces sentiments de honte, d’abaissement, cette souillure, elle les vivait déjà au quotidien, atténués, sans s’en rendre vraiment compte : c’est le lot de tous les fonctionnaires, à la fois méprisés par le public et asservis à la sécurité d’un emploi fourni par une organisation au-dessus des lois, qui les déconsidère. Une peur de changer qui maintient dans la médiocrité et qui laisse constamment un goût désagréable dans la bouche, le même que celui qui l’avait répugnée dans cette allée sombre. Seules l’intensité plus faible de ce goût de honte et l’accoutumance du système olfactif permettaient à la plupart de ses collègues d’infortune de le supporter.

Pour Céline, en revanche, il lui en fallait plus pour survivre à son travail. Inconsciemment, elle recherchait le pire pour supporter le trivial. Cette sensation de mourir noyée qu’elle avait ressentie ce soir-là, la gorge remplie d’une verge dégoutante nappée de ses propres vomissures, était la même qu’elle éprouvait vaguement tous les jours ; la même, mais décuplée, voire centuplée. Ce soir-là, entre deux râles, son quotidien lui avait alors paru agréable, attractif, et elle aurait tout donné pour y retourner. Les mois qui avaient suivi cette agression avaient été doux, légers, presque plaisants ; parce que, comparé à ce cauchemar, tout était devenu supportable. Pendant un temps.

Sa dernière expérience commençait à dater, et les effets bénéfiques qu’elle lui avait procurés s’estompaient. Il lui fallait très vite à nouveau vivre des sensations fortes, ou risquer le burn-out. Sans trop réfléchir, elle avait chaussé ses ballerines, enfilé son manteau et s’était évaporée par la porte d’entrée de son cocon dans la rue bondée du samedi après-midi. Les nombreux passants qu’elle croisait ignoraient la folie passagère et fulgurante qui l’habitait, bien cachée derrière sa coiffure stricte et son air encore juvénile ; elle-même n’en avait pas conscience, de même qu’elle n’imaginait pas, même en la recherchant spécifiquement, la dangerosité d’accoster les trois racailles affalées sur le banc public le plus proche.

Oh, que leurs cris extatiques de macaques en rut lui paraissaient abjects ! Et pourtant, attirée, collée à cette meute de jeunes primates, elle ne pouvait s’empêcher de les aguicher, minaudant, jouant avec ses cheveux, caressant son bras d’un air faussement détaché. Quand elle s’arracha à leur compagnie, ce fut avec la certitude qu’ils la suivraient où qu’elle aille. Elle ne se trompait pas, elle pouvait les entendre à quelques mètres derrière elle, siffler à chaque ondulation de son bassin, se donner des coups de coude à chaque contraction de son fessier, wesher à chaque enjambée qui la rapprochait de la cave où elle avait choisi de se livrer à eux. Son cœur palpitait d’anticipation, tremblant de peur autant que d’excitation.

Elle avança au centre de la pièce avant de se retourner et les voir se ruer à sa suite dans la petite cave insalubre, claquer la porte et cherchant un moyen de la bloquer. Inutile : elle ne s’enfuirait pas ; elle voulait tout subir ; elle espérait côtoyer l’horreur, tutoyer la mort et embrasser la douleur. Une bribe d’honneur lui empêcha de leur montrer son état d’esprit, elle prit un air surpris et tenta un sprint hors de la cave, bien consciente que cette attitude les inciterait à faire immédiatement usage de la violence. Et elle ne se trompait pas : l’un des loubards l’attrapa par le bras et la repoussa si violemment qu’elle tomba au sol, et c’est impuissante mais ravie, à moitié couchée sur le béton froid, qu’elle les vit s’entendre pour savoir qui la prendrait en premier, et qui serait le suivant. Ils n’étaient pas patients ; en à peine quelques secondes, de qui passerait en premier ils en vinrent à décider qu’ils pouvaient chacun avoir un morceau en même temps et que le premier arrivé serait le premier servi.

Ils se ruèrent sur elle comme des chiens affamés qu’on vient de gratifier d’une maigre pitance, griffant ses chairs, agrippant ses membres et les tirant chacun vers lui de toutes leurs forces, au risque de l’écarteler vivante. Elle ferma les yeux avec un demi-sourire, laissant la meute se la partager pendant qu’elle écoutait les bruits de la rue, étouffés par l’épaisseur des murs de béton armé qui la protégeaient de l’extérieur. Car, étrangement, elle se sentait mieux, en danger dans cette cave, qu’anonyme et seule dans l’immensité du dehors. Le son des braguettes des assaillants qu’elle s’était choisis la fit frissonner sans qu’elle puisse déterminer si c’était d’horreur ou d’ivresse, et elle rouvrit les yeux. Le doux cauchemar commence, pensa-t-elle.

Elle aurait serré les dents ou les fesses pour encaisser la douleur, s’ils lui en avaient laissé la possibilité, mais ils l’assaillaient sans relâche comme s’ils avaient voulu rentrer tout entier en elle, comme s’ils cherchaient, eux aussi, une béatitude que seul un retour vingt ans en arrière aurait pu leur offrir. Ses entrailles, c’était comme leur Saint-Graal, et des heures durant, ils explorèrent tous les accès de la jeune femme avec acharnement et tambourinèrent chaque muqueuse avec leurs glands comme s’il se fut agi de béliers.

Céline ne sut pas comment elle était rentrée. Quelle force l’avait portée jusque chez elle, jusqu’à son lit, jusqu’à Morphée. Si elle n’avait pas saigné, si elle n’avait pas eu mal, si ses entrailles ne l’avaient pas brûlée, elle aurait pu croire à un cauchemar. Ou à un rêve. Car bien que physiquement détruite, elle se sentait plus vivante que jamais. Déjà, elle sentait que la douleur faisait place à la chaleur et la certitude qu’elle avait subi suffisamment pour survivre quelques mois supplémentaires lui fit esquisser un sourire serein.

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