Pantins

Il faisait froid dans le petit local du syndicat étudiant. Marion et Franck s’y étaient retranchés avec leur otage, le président de leur université, en signe d’une énième protestation, manquant — comme toujours — de comprendre qu’ils n’étaient, aux yeux de leurs « responsables » syndicaux, que de vulgaires pantins en chair et en os jouant une partition maintes fois donnée et dont le point d’orgue avait toujours été l’enrichissement pécuniaire et le pouvoir politique de leurs chefs. Les deux étudiants ratés, vulgaire chair à canon des temps modernes, n’auraient jamais rien, sinon un entrefilet dans le journal. Par ailleurs, ils s’en fichaient pas mal, suivant aveuglément une doctrine qui vomissait activement la propriété privée. Pour eux, la vie devait être gratuite, simple, adaptée pour eux, mais jamais par eux ; et ils avaient bien le droit de râler, de protester. Tout comme leurs parents quelques années plus tôt, la société aussi — ils le croyaient — finirait par plier quand ils auraient pleuré assez fort, assez longtemps.

En attendant, point besoin de crier, il leur suffisait de bloquer la porte et d’attendre ; ils finiraient par être entendus. Le président était allongé sur le sol dans un coin du local, puni d’avoir surestimé l’intelligence de ses étudiants en essayant de les ramener à la raison ; un coup de poing bien placé de Franck avait suffi à corriger le pauvre homme et il gisait, inconscient, mais vivant, pendant que les deux jeunes, eux, se rongeaient les ongles d’ennui et d’angoisse. Ils avaient versé dans cette opération toute la passion des militants débutants : dès les premières minutes, la ligne téléphonique fixe avait été arrachée et ils avaient jeté par la fenêtre leurs téléphones portables respectifs en criant « Fuck le capitalisme » devant quelques journalistes avides de vidéos-chocs. Puis, après avoir entendu le bruit ridicule de leurs appareils se fracassant sur les pavés en contrebas, ils avaient refermé la fenêtre, s’étaient assis par terre, et n’avaient plus bougé. Sans cette extension de leur bras qu’ils avaient abandonnée dans un éclair de cohérence aussitôt regretté, ils étaient orphelins ; car, étrangement, être isolés, même seulement quelques heures, de cette société qu’ils vomissaient les traumatisait.

Coupés de leur hiérarchie, ils ne savaient plus quoi faire, et coupés des réseaux sociaux, ils s’ennuyaient à mourir. Ils avaient bien essayé de se parler, mais leur conversation n’avait été qu’un long monologue à deux voix recrachant les discours qu’ils avaient entendus quelques nuits plus tôt place de la république. Très vite, ils s’étaient tus. Maintenant, Marion grelotait ; elle se rapprocha de Franck, dont les dreads approximatives sentaient la bière et la transpiration, et prit le temps d’apprécier cette odeur musquée, qu’elle préférait largement à celle de l’after-shave du président qui se répandait peu à peu dans le petit espace. Côte à côte, les deux révolutionnaires débutants étaient mal à l’aise, angoissés par le silence ; et cherchaient un moyen d’y échapper malgré l’absence de Facebook ou Twitter. C’est Marion qui brisa enfin la glace, avec la seule proposition acceptable pour deux jeunes altersociaux désœuvrés, et que Franck ne put qu’accepter :
— On baise ?

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