L’ombre du passé

L’ombre menaçante se projetant dans la pièce fit trembler Martine, qui, l’espace d’une milliseconde, crut y voir François.

François ! La simple évocation de son prénom la terrifiait et pourtant, cet homme qui, il y a plus de cinq ans, s’était engouffré dans sa vie, avait fait son bonheur et sa joie, emplissant le vide de son existence de petites attentions, cadeaux et sourires auxquels elle s’était accrochée comme une naufragée à sa bouée. Elle avait savouré ses mots tendres, s’était sentie aimée, entourée ; possédée, aussi, peut-être, et avait adoré chaque minute de ces doux moments. Et puis, sans qu’elle ne put jamais en déterminer la cause, François s’était peu à peu transformé en monstre froid, incapable d’empathie et d’amour. Ou alors avait-il toujours été ainsi et l’avait-il dupée ? Elle s’était souvent posé la question, mais ce qui lui restait d’Ego n’arrivait pas à accepter les implications de cette hypothèse, et la réponse qu’elle se faisait était toujours négative. Et peu importait, maintenant qu’il n’était plus là pour la tourmenter et qu’elle avait pu fuir. Seule dans son petit studio, elle cessa de frissonner et repensa, à contrecœur, au jour où elle avait retrouvé sa liberté ; une liberté qu’elle n’avait alors pourtant pas conscience d’avoir perdue.

Ce soir de décembre, le joli masque de François était tombé pour de bon. Martine, qui n’avait cessé de se demander ce qu’elle faisait mal, ce qu’elle devait changer, quel effort supplémentaire elle pouvait faire pour améliorer sa relation avec lui, avait enfin compris qu’il n’y avait plus rien à sauver. La soirée avait commencé comme toutes les autres depuis quelques mois, depuis qu’il avait « changé » : il ne lui avait pas adressé la parole et s’était comporté exactement comme si elle n’avait pas été là, au point qu’elle avait dû s’écarter de son chemin in extremis pour qu’il ne lui rentre pas dedans sur le chemin du salon. Plus tard, allongée dans son lit, incapable de dormir, elle avait cherché en elle, comme toutes les nuits précédentes, les ressources nécessaires pour sauver son couple, quand elle avait senti François se rapprocher d’elle. Sa surprise s’était muée en espoir, puis en réserve.
— J’aimerais qu’on se reparle normalement, avant…
Il n’avait pas répondu. Il s’était allongé lourdement sur elle en même temps qu’il avait saisi son oreiller pour lui plaquer sur le visage. Il appuyait à peine dessus, elle pouvait encore respirer ; il l’utilisait pour ne pas la voir, mais Martine n’avait pas osé l’écarter, de peur qu’il augmente la pression et finisse par l’asphyxier ; elle avait vécu la suite des événements dans le silence, le noir et la peur.

Il n’avait rien dit quand il avait soulevé le bas de sa chemise de nuit ; il avait était muet quand il avait pétri sa poitrine aussi fort qu’il le pouvait, pas pour le plaisir de sentir un sein doux et ferme entre ses mains, mais pour la délectation totale que le brutaliser lui procurait. Il n’avait pas non plus émis un son quand il avait pénétré Martine brusquement, brutalement, violemment, puis qu’il l’avait utilisée froidement, mécaniquement, comme l’aurait fait un robot articulé testant une poupée gonflable au contrôle durée-qualité chez Realdoll. François n’avait plus rien d’humain cette nuit-là, et durant cette agression interminable il n’avait pas une seule fois parlé, grogné ou même murmuré, et à aucun moment haleté sous effort : le silence dans la chambre avait été total. Martine n’avait jamais imaginé qu’un viol puisse être aussi feutré, et pourtant, c’est bien d’un viol qu’il s’agissait. Après que François eut fini de se servir d’elle, elle n’osa pas retirer l’oreiller qui lui couvrait toujours le visage, trop honteuse et terrifiée pour se mettre à découvert, et resta éveillée toute la nuit sous ce bouclier de plumes.

Elle avait tout de suite compris que prouver le viol serait impossible, mais elle espérait au moins des excuses. Dès le lendemain, elle avait confronté François et, lui, après plusieurs mois de mutisme à son égard, lui avait enfin adressé la parole :
— De quoi tu parles ?
Il l’avait prise au dépourvu. Pendant quelques secondes elle s’était mise à douter de ce qui s’était passé la nuit précédente, peut-être avait-elle fait un mauvais rêve ? Elle n’était plus sûre de rien ces jours-ci… Mais la brûlure causée par les frottements répétés du sexe de François sur son intimité outragée la ramena à la réalité.

Avant de retourner dans son mutisme, François avait ajouté :
— De toute façon, personne ne te croira jamais.
Et il avait raison, elle le savait. Il était trop populaire, trop important, trop aimé des gens. Alors ce matin-là, elle avait attendu qu’il parte au travail en retenant les larmes qui ne demandaient qu’à partir en éclaireurs, puis elle avait jeté deux trois affaires dans un vieux sac et couru jusqu’à la gare, où elle avait pris le premier train. Quelques heures plus tard, il lui avait envoyé un texto. De dégoût, elle avait jeté son portable par la fenêtre du train.
C’était il y a plus de deux ans.

Dehors, la nuit était tombée. Martine alluma une lampe, se força à rire pour oublier ses mauvais souvenirs, puis s’allongea dans son canapé. Bien que le temps n’était pas à l’orage, l’air était subitement devenu lourd, difficilement respirable, et une vague odeur de pot d’échappement emplissait le salon. Elle se sentait épuisée, une légère nausée la saisit, elle tenta de se lever pour ouvrir la fenêtre, mais n’en eut pas la force. Avant de sombrer définitivement, les mots du dernier texto de François résonnèrent dans sa tête : « On ne me quitte pas comme ça ».

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