Prise au jeu

Assis à califourchon sur une chaise en formica, le cou rentré dans les épaules, la tête en avant, les deux mains tendues devant lui serrant un guidon imaginaire, Alex scrutait l’horizon par la fenêtre de la cuisine. Le soleil était encore haut, les arbres arboraient leur joli feuillage juvénile de printemps, le vent soufflait légèrement, faisant bruisser leur ramage devant le ciel bleu azur. La soirée s’annonçait prometteuse. Son champ visuel, à force de concentration, s’était resserré, et il ne remarquait plus la pile d’assiettes sales dans l’évier, le plan de travail en chêne rustique et le petit carrelage en mosaïque. Il était sur la route, il sentait le souffle frais de la brise lui caresser les joues et les cheveux tandis qu’il roulait entre les platanes. L’air frais, la vitesse et la liberté le grisaient.

— Vrrrroumm vrrroummm

— Police ! Vos papiers !

Il émergea vivement de sa rêverie, comme si un personnage déplaisant y avait soudain fait irruption pour tout chambouler.

— Attends un peu, tu veux, Lorène ? Je me glisse dans mon rôle, il me faut encore un peu de temps pour bien incarner le personnage.

Lorène n’avait pas ces soucis artistiques. Le personnage d’agent de la maréchaussée lui allait comme un gant, elle l’avait endossé un un clin d’œil comme une seconde peau.

— Refus d’obtempérer, ça commence bien, monsieur, fit-elle gravement avec un petit accent chantant du sud ouest.

— Qu’est-ce que c’est que c’t’accent ? demanda Alex, incrédule.

— Outrage à agent, maintenant ? gronda Lorène en se saisissant d’un concombre, qui trônait sur le plan de travail derrière elle, pour s’en tapoter le plat de la main d’un air menaçant.

Il n’avait pas le choix, il fallait qu’il joue le jeu, sa femme n’avait pas l’air de plaisanter. Elle était pourtant comique, dans son accoutrement : coiffée d’une casquette bleu marine, ses seins abondants tentaient une percée sous une des chemises d’Alex, et, sous la ceinture, seuls une petite culotte en dentelle et un porte-jarretelle (dé)couvraient ses jambes. Des menottes en duvet rose vif et de solides rangers constituaient les uniques accessoires de cette tenue ridicule, bien qu’aguichante.

— Oh, non, madame l’agente, je ne me permettrais pas, minauda Alex, dans une tentative d’amadouer la force publique.

— Y’a intérêt. Descendez du véhicule, et penchez-vous sur le siège, je vais procéder à une fouille au corps, annonça Lorène.

— OK, mais s’il te plaît, lâche ce concombre, il me rend nerveux, supplia Alex en descendant de la chaise et en se penchant en avant.

— Si vous me tutoyez encore, je vous colle un outrage, siffla l’agent Lorène.

Le concombre la gênait, elle l’avait délaissé pour mieux fouiller tous les recoins de son délinquant de la route de mari. Il portait un perfecto et un slip en cuir noir, et des boots à lacets qui lui montaient à mi-mollet, et frissonna sous les caresses excitantes des doigts inquisiteurs de la maréchaussée.

— S’il vous plait, ne me verbalisez pas… implora-t-il. Je ne sais pas ce que j’ai fait de mal, mais je vous promets de ne plus recommencer…

— Mmhhh, fit l’agent Lorène en laissant courir ses doigts plus que de raison sur son torse poilu, je suis sûre qu’on peut s’arranger…

Ses mains couraient le long de son slip, à présent, qu’elle inspectait minutieusement.

— Ma parole, mais vous êtes armé ! s’exclama-t-elle d’un air faussement surpris en refermant sa prise sur le renflement d’Alex.

— Vous me faites de l’effet, c’est pour ça, s’expliqua-t-il en se retournant vers elle.

Sa femme se saisit précipitamment du concombre et le pointa sur lui.

— On ne bouge plus ! Je ne vous ai pas demandé de vous retourner… je vais être obligée de vous passer les menottes, par sécurité.

— Bien, madame l’agente répondit Alex en tendant ses mains vers elle, mais est-ce qu’on peut encore s’arranger ? Son arme était plus dure que jamais, et son petit slip de cuir la comprimait douloureusement. Lorène referma les menottes roses froufroutantes sur ses poignets.

— Ca, c’est à moi de le décider. A genoux, et mains sur la tête !

La position était inconfortable ; son embonpoint et la dureté du carrelage faisaient souffrir les genoux d’Alex.

— Puisque vous êtes un dur, arrachez-moi la culotte avec les dents ! exigea l’agent.

— Quoi ? Mais, Mimine, c’est pas dans le scénario, ça…

— Refus d’obtempérer ! Ca va mal finir, cette histoire ! grogna Lorène.

— Mais Mimine, tu n’es pas sérieuse. Le but du jeu, c’est de s’amuser…

— Levez-vous ! Allons, levez-vous, maintenant ! le pressa-t-elle.

Il s’appuya sur l’assise de la chaise pour se mettre debout et frotta comme il put ses genoux endoloris. Lorène le saisit par la chaine des menottes et le tira fermement vers la porte d’entrée de la petite maison de ville, qu’elle ouvrit d’un geste assuré.

— Outrage à agent et refus d’obtempérer, votre compte est bon ! Je vous amène au poste ! fit-elle en le poussant dans la rue avec toute la force de sa conviction.

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