Confessions d’un salaud

Si vous lisez ceci, je n’ai pas besoin de vous expliquer où je me trouve en ce moment. On dit toujours que ce sont les meilleurs qui partent les premiers, du haut de mes quatre-vingt-dix-sept ans (ou plus, on verra combien j’aurai encore grappillé le jour de ma mort), je vous le confirme.

Je suis ce qu’on appelle un beau salaud. Ou plutôt, je l’étais. Pardonnez-moi de ne pas arriver à parler de moi au passé : trop d’orgueil, sans doute ; et à l’heure où j’écris ceci, il me reste encore quelques bricoles à accomplir, alors la mort, ce n’est pas encore pour tout de suite. A propos d’orgueil, c’est lui qui me pousse à écrire aujourd’hui. Plus les jours passent, plus mes reins lâchent, plus j’ai peur de ne pas me réveiller un matin, de partir en silence, presque dans l’indifférence. Alors, l’œuvre de toute une vie disparaitrait avec moi, et je ne serais jamais reconnu pour ce que je suis ni pour ce que j’ai fait. Or j’estime que je mérite largement cette reconnaissance.

Je dois dire, avant de m’expliquer, que je suis un peu vexé. Beaucoup, même. Aucun de vous n’a rien vu. J’avoue que ça m’étonne encore. Etes-vous idiots ? Ou alors vous saviez et vous n’avez rien dit et rien fait pour m’arrêter ? Dans ce cas, vous êtes aussi salauds que moi, la lâcheté en plus. Mais baste !, passons à ce qui nous intéresse, j’ai tant à raconter.

Lilly Chambeau était une jolie jeune fille. Elle habitait à la périphérie du village, pas loin des bois. A cette époque (c’était l’été 1938), et surtout dans le Berry, on ne se souciait pas vraiment des disparus. Surtout des jeunes disparues réputées pour la légèreté de leur cuisse, ce qui était le cas de Lilly. Quand, au bout d’une semaine, on s’est rendu compte qu’on ne la voyait plus, on s’est contentés de fouiller vaguement les environs, pour la forme. Personne n’a rien trouvé, bien sûr, alors tout le village a conclu qu’elle avait fini par monter à la capitale. Elle en parlait si souvent.

Mais elle n’est jamais montée nulle part, la pauvre fille. En fait, c’est plutôt le contraire qui lui est arrivé. Elle repose, plus ou moins paisiblement, sous une épaisse couche de terre et de mousse, entre les racines d’un chêne centenaire. De l’engrais, voilà ce qu’elle est devenue. Finalement, elle n’a pas eu un sort très différent de celui qui nous attend tous. Mais elle, avant de mourir, elle a eu l’honneur de passer entre mes mains. C’était mon premier meurtre, et je ne l’oublierai jamais.

Bien sûr, avant elle, j’avais un peu peaufiné mon art sur les animaux du coin. Des écureuils, des lapins, des rats, et parfois, quelques chats un peu trop collants à mon goût. Mon rituel était simple : je les attrapais, je jouais un peu avec, histoire de gagner leur confiance ; puis, quand ils étaient sereins, qu’ils restaient avec moi volontairement, sans que je n’aie plus besoin de les attacher, je les saisissais par la gorge et je serrais lentement, mais fermement. Ils me regardaient alors, m’implorant du regard pendant que leurs membres s’agitaient dans tous les sens en mouvements saccadés. Insensible à leurs tentatives de m’échapper, je resserrais mon poing autour de leur gorge palpitante, je soutenais leurs regards et le scrutais, tout au long de cette étreinte mortelle, dans l’attente d’y voir le moment exact où la vie les quitterait. Les yeux s’éteignaient toujours neuf secondes pile après la dernière palpitation sous ma paume. Cela me fascinait. Et neuf décennies plus tard, cela me fascine encore. Pourquoi neuf secondes ? J’espère percer ce mystère à ma propre mort.

Lilly était donc ma première fille. Je ne l’avais pas prémédité, c’était une impulsion, sur le moment, qui m’avait poussée à saisir son petit cou diaphane. Quand j’ai senti le sang de sa jugulaire sous mes paumes, mes doigts se sont crispés, comme par réflexe, et je n’ai plus pu les desserrer. C’était un accident. Un joli accident aux yeux bleus verts. Je me rappelle les avoir regardés longtemps, ces yeux. Le moment que j’attendais a mis une éternité à arriver, comme si Lilly savait que le plus délicieux n’est pas l’instant, mais l’attente qui le précède, et qu’elle tentait, en le retardant, de faire durer mon plaisir. Oui, elle était vraiment gentille.

Pour les filles aussi, c’est neuf secondes entre la dernière palpitation et l’extinction des feux. Preuve qu’on est tous des bêtes.

Je l’ai enterrée sous le plus vieux chêne de la forêt de Châteauroux. Ca lui a bien réussi : la dernière fois que je l’ai vu, il était encore plus beau que dans mes souvenirs.

Est-ce que j’ai violé Lilly, vous demandez-vous ? Non. La relation était consentie. Du reste, pas besoin de la forcer : elle disait oui à tout le monde. Le bruit courrait que même le prêtre y avait trempé son ostie. Pour le sexe aussi, c’était ma première fille. Je dois dire que ça n’avait rien de bien extraordinaire. C’est agréable, indéniablement, mais il manque ce petit frisson d’excitation que seule la vue de la vie qui renonce et s’en va procure. Le meurtre est bien plus réjouissant que le sexe, croyez-moi.

Après Lilly, il y en a eu d’autres, bien sûr. Beaucoup d’autres. Avec une telle première expérience, je n’allais quand même pas m’arrêter là, sachant que la mort avait tant à m’offrir. Si Dieu me prête vie, j’ai prévu de parler aussi de toutes celles-là (car je me souviens de chacune d’entre elles) dans autant d’annexes à ce présent testament. La consécration serait que, de là-haut, je voie ces récits édités. Vu l’époque troublée que l’on traverse, j’ai bon espoir, ça peut même être adapté en série pour la télévision, il y a largement assez de matière pour tenir le public en haleine pendant une décennie.

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