La leçon de piano

Lucie faisait courir ses mains fines le long du clavier, enfonçant délicatement du bout de ses doigts agiles les touches en ivoire du piano à queue. Le nocturne de Chopin, presque mécanique dans son interprétation, s’élevait de la table d’harmonie dont le couvercle était entrouvert, emplissait la salle et venait s’étouffer sur les murs tapissés d’une moquette qui, autrefois, avait dû être vieux rose. Le morceau exécuté, elle se retourna vers Madame Parshukovna avec un sourire teinté d’appréhension.

Cette dernière, qui avait fermé les yeux, écoutait mourir lentement les quelques notes qui flottaient encore dans l’air surchauffé de la salle de musique. Quand elles eurent finalement rendu l’âme, elle resta encore un moment ainsi, et peut-être entendait-elle à présent les battements rapides et sourds sous la poitrine de Lucie qui, suspendue à ce silence assourdissant, attendait le verdict de son professeur.

— C’est bien exécuté, Mademoiselle, il n’y a pas une seule erreur de rythme, pas une seule fausse note…, fit-elle d’une voix sévère teintée d’un léger accent russe.

L’élève souffla de soulagement en recevant ce jugement. Elle avait beaucoup travaillé, toutes ces années, et l’appréciation de son professeur sonnait plus agréablement à ses oreilles que toutes les sonates du monde. Cependant, quelque chose dans le ton de Madame Parshukovna venait minorer les compliments qu’elle lui adressait, comme un simple bémol change la tonalité de tout un morceau. Elle sentait le « mais » arriver. Du reste, avec Madame Parshukovna, il y avait toujours un « mais ».

—… mais c’est froid, sans âme, compléta-t-elle implacablement.

Lucie ne s’attendait pas à ça. Elle y avait mis dans l’exécution de la pièce toute l’émotion qu’elle suscitait chez elle, balançant son torse tout juste épanoui au gré des flux et reflux de la musique pour mieux l’habiter et la transmettre. Son sourire radieux s’effaça de son joli visage, et ses épaules s’affaissèrent légèrement.

— Mais… j’ai pourtant… je suis… enfin, j’ai tout donné…

Une larme se forma au coin de son œil, qui coula lentement sur sa joue tandis que, sur ses genoux serrés, elle frottait, malaxait, et enserrait ses mains comme si elle avait voulu les punir.

Son professeur avança un peu dans son fauteuil et se pencha vers elle avec une douceur inhabituelle. Elle posa une main sur celles de son élève, qui cessa de les malmener.

— Quel âge as-tu, Lucie ?

La question la surprit, mais Lucie se rappela que Madame Parshukovna ne s’était jamais intéressée à ses élèves… seulement à la musique. Elle prit la question pour ce qu’elle était : une marque d’intérêt doublée d’un joli compliment, et répondit doucement.

— Dix-sept ans, Madame Parshukovna.

Le regard de la vieille immigrée russe s’éclaira.

— Et as tu déjà vibré pour un homme, Lucie ? As-tu connu les émois des amours adolescentes ? As-tu entendu la douce musique du désir enfin assouvi ?

— Euh… non, Madame, fit Lucie en rougissant.

Madame Parshukovna serra davantage sa main autour de celles de Lucie.

— Tu joues très bien Lucie, tu es une de mes meilleures élèves. Après ce que j’ai entendu aujourd’hui, je peux même te dire que tu es sans doute la meilleure. Mais il te manque ce petit quelque chose… cette flamme, cette passion, cette émotion, que seule l’expérience pourra t’apporter.

Lucie dégagea une de ses mains et la passa sur sa joue, essuyant au passage la trace laissée par les larmes.

— Si tu veux progresser encore, il va falloir que tu découvres des émotions nouvelles, insista Madame Parshukovna, qui avait déplacé sa main sur la cuisse de la jeune femme. Remets-toi en position.

Hésitante, Lucie se retourna vers le piano et plaça ses mains délicatement sur les touches. Madame Parshukovna se leva et vint se positionner juste derrière elle, les mains sur ses hanches.

— Maintenant, joue, lui ordonna-t-elle. Chopin, Les Nocturnes. Depuis le début.

Lucie obéit, et les notes, lunaires, s’échappèrent de la table d’harmonie pour virevolter dans la pièce. Madame Parshukovna serra les hanches de la jeune fille et les fit se balancer doucement d’avant en arrière, tandis que l’élève, de surprise, rata quelques accords.

— Continue ! indiqua le professeur sans arrêter de la guider.

Elle se concentra sur les touches du piano, essayant de jouer sans fautes malgré la position nouvelle et les mouvements inhabituels de son bassin, qui ondulait sous les indications tactiles de son professeur. Très vite, en bonne élève, elle reproduit ces mouvements d’elle-même, se les appropria comme si elle avait toujours joué ainsi, tandis que les mains de son professeur restaient là, comme en soutien, contre son bassin ondulant.

Elle ne comprenait pas où voulait en venir Madame Parshukovna. Qu’essayait-elle de lui enseigner avec ce nouveau mouvement ? Le frottement de son pelvis contre le velours du banc était agréable et la réchauffait un peu, mais elle ne voyait pas le lien avec l’émotion qu’elle devait mettre dans son interprétation des nocturnes. Les notes, les mesures et les phrases musicales filaient sous ses doigts, et déjà elle entamait le deuxième nocturne, plus languissant que le premier. Le rythme de ses ondulations s’accorda à la cadence, plus lente, de cette nouvelle mélodie. Lucie remarqua que la chaleur du velours sous son pelvis venait d’elle-même. Son bassin était comme un four entre les mains de Madame Parshukovna, qui ne la touchaient plus mais qui restaient autour de ses hanches, comme pour se réchauffer. Ou peut-être exerçaient-elles une sorte de magnétisme, et la chaleur venait d’elles ? Après tout, on racontait que le professeur avait un ancêtre commun avec Raspoutine. Ce n’était pas impossible.

Le souffle de Lucie se fit court. Un observateur extérieur aurait pensé qu’elle souffrait personnellement de l’extrême délicatesse de la musique qu’elle enfantait, retenant sa respiration de peur de casser la mélodie et la reprenant ensuite douloureusement pour continuer son interprétation coute que coute et ne surtout pas rompre la sacralité du moment. En réalité, c’était une vague de plaisir — bien qu’elle n’avait pas l’expérience nécessaire pour la reconnaitre comme telle — qui la submergeait et subjuguait son jeu tandis que ses hanches, qu’elle ne maitrisait plus, animées d’une vie propre, allaient et venaient, comme le ressac d’une marée, contre le grand piano à queue.

Madame Parshukovna ferma les yeux. Une larme d’émotion coula le long de sa joue.

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