Pas de bois

La cime semblait racler le ciel d’où, entre le feuillage touffu, perçaient quelques rares rayons de soleil. Une brise légère courait entre les branches, sifflait le long des feuilles comme dans autant de petites flûtes enchanteresses, et animait les longs rameaux pendants qui ondulaient gracieusement autour de Lucas. Il était là, aux premières loges de ce spectacle magnifique, la tête rejetée en arrière, enserrant le tronc du saule pleureur plusieurs fois centenaire qu’il appelait Céleste — car, il en était persuadé, cet arbre était une femelle.

Il avait connu Céleste plus jeune, à l’école primaire, quand ses rameaux étaient taillés plus court, en un carré strict suspendu à un mètre au-dessus du sol. A l’époque, elle ne lui faisait pas autant d’effet que maintenant qu’elle avait laissé pousser sa chevelure chatoyante et que ses fines branches retombaient le long de ses flancs, caressant langoureusement la terre autour de son fût.

Elle était merveilleuse, mais il n’aurait pas pensé à une relation si elle ne l’avait pas tenté. Depuis qu’il avait réemménagé dans la région, tous les jours elle l’aguichait, remuant ses millions de petites feuilles vertes qui se mettaient alors à bruisser comme autant de petites voix. Et ces voix se faufilaient partout dans les airs, et jusque dans ses oreilles, pour lui dire, encore et encore : « viens à moi ».

Lucas manquait de volonté, et encore plus de santé mentale ; il n’avait pas résisté longtemps à cet appel vibrant. Tout juste avait-il attendu un weekend, que l’école soit déserte, pour sauter la grille et se faufiler entre les branches lubriques de Céleste qui l’avaient aussitôt enveloppé, encerclé, emmuré… par pudeur, ou peut-être par honte ?

Son écorce était rêche, odorante, légèrement moite. Lucas avait fait courir ses doigts le long du tronc, explorant chaque anfractuosité avec l’avidité maladroite d’un jeune puceau. Il y avait eu bien d’autres arbres, avant elle, mais jamais aussi grosses, aussi belles, et aussi désirables. Céleste lui faisait presque oublier tout ce qu’il avait connu avant. Devant elle, il s’était senti gauche.

Dans un recoin, il avait trouvé une béance accueillante, plus moite encore que les autres, dans laquelle il avait presque aussitôt engouffré son vit, persuadé de répondre ainsi à l’invitation muette de cette dévergondée de Céleste. Il avait mis tout son cœur, et un peu plus encore, dans cette étreinte végétale. La sensation avait été délicieuse, et il lui avait semblé que Céleste réagissait à ses caresses, comme si elle les appréciait. L’impression que la béance se contractait autour de lui, en vagues successives, s’était amplifiée et avait précipité son orgasme, puissant.

Et puis, il n’avait pas pu se libérer de cette étreinte. Les sensations de picotement qu’il avait pris pour les prémisses de son éjaculât s’étaient amplifiées et s’étaient faites douloureuses. Il s’était alors souvenu que Manica Rubida est endémique dans la région et, surtout, qu’il y était allergique. Dans sa hâte, il avait oublié de vérifier que Céleste n’en était pas infestée.

Prisonnier depuis plusieurs heures sous ce bunker végétal, il ne lui restait plus qu’à contempler la beauté de la cime de Céleste en espérant qu’elle finisse par le libérer. En attendant, il s’agrippait au tronc (de peur de s’arracher le membre si par malheur il tombait) depuis si longtemps, que ses bras s’étaient figés dans cette étreinte morbide.

Salope, pensa-t-il avant de s’évanouir.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s