Confessions d’un salaud – 2

On n’avait pas eu de printemps et le soleil se faisait encore attendre, au début de l’été 1959. Les pluies diluviennes qui s’étaient abattues sur la région les semaines précédentes avaient bien salopé mon travail ; la terre n’était plus qu’une boue épaisse, et par endroit, de petits lacs marron étaient apparus, la forêt entière semblait s’être transformée en un immense marécage. Le corps de Lilly Chambeau, dont je vous ai déjà parlé, ne risquait pas de revoir la lumière du jour. Depuis le temps qu’elle était là, les racines du chêne qui s’en nourrissait s’étaient sans doute enroulées autour d’elle comme un boa étouffant sa proie, la gardant à jamais prisonnière dans le sous-sol de la forêt de Châteauroux. Mais, à quelques arbres de là, j’avais enterré Marie Dupont et Charlotte Candoux, moins profondément, et depuis moins longtemps. Pas une erreur à proprement parler, plus un mélange de flemme et d’orgueil, je suppose.

A l’époque, l’idée de me faire pincer me remplissait de sentiments contradictoires. Bien sûr, je désirais ardemment que mes talents de séducteur psychopathe soient révélés au plus grand nombre. J’aurais alors fait la une des journaux pendant plusieurs semaines, à une époque où les gens les lisaient encore, les prenaient au sérieux, et où les distractions étaient aussi rares que les feuilletons à la télévision. Ca aurait été la célébrité ! Une sorte de consécration ! Mais une autre part de moi ne voulait pas se retrouver faite comme un rat, croupissant dans une prison miteuse pour, quelques mois plus tard, se faire brutalement raccourcir par le haut d’un bon trente centimètres et rouler directement, d’un coup de pied bien sentit d’un agent contractuel de l’Etat ignorant tout des subtilités de l’art de la mise à mort, dans un cercueil bon marché payé par le contribuable. Mon Ego n’y aurait pas survécu. En ce temps-là, j’étais encore dans la force de l’âge ; je n’étais pas, comme maintenant, lassé de vivre, déçu par l’Humanité, et déprimé par toute une vie de travail sans reconnaissance.

Ces sentiments mêlés me conduisaient à bâcler certains enterrements tout en prenant par ailleurs beaucoup de précautions pour ne pas me compromettre. Alors, au début de l’été 59, j’ai été vérifier la tombe de Marie et Charlotte et, comme je l’avais craint, les éléments avaient fait remonter leurs corps à la surface. Elles — ou plutôt, ce qu’il en restait — barbotaient tranquillement comme de vieilles hindoues décaties se purifiant dans les boues du Gange et, par chance, personne ne les avait encore trouvées ; alors je les ai récupérées et je les ai enterrées au sec, et surtout mieux. Pour la petite anecdote, la mise en terre n’est pas la partie la plus intéressante de mon art, alors, ce jour-là, pour tromper l’ennui, j’ai mis leurs corps en scène. Tout en travaillant, cela m’amusait de penser que, si dans cent mille ans on retrouvait leurs corps fossilisés, des archéologues se gratteraient la tête en cherchant à percer les origines et les mystères de cette nouvelle civilisation fruit de mon imagination dont elles étaient la Lucy. J’avoue qu’aujourd’hui — au crépuscule de ma vie — tout ça semble moins drôle, mais sur le moment, ça faisait passer le temps.

Etant donné que je les avais enterrées ensemble, vous pourriez croire que j’ai tué Marie et Charlotte en même temps, mais il n’en est rien. Elles ne se connaissaient pas, et j’ai mis fin à leur existence consciente à quelques mois d’intervalle. C’est presque le hasard qui les a réunies. Des fois, il n’y a tout simplement pas d’explication.

Marie était passée entre mes mains presque deux ans plus tôt, en septembre 1957. C’était une sacrée femme. Elle avait été tondue à la libération, et tout le monde savait que ce n’était pas une erreur judiciaire, si tant est que l’on puisse qualifier de procès équitable le fait de trainer des femmes sans défense hors de chez elles et jusqu’en place publique pour les déclarer coupables d’avoir un peu trop écarté les cuisses devant de grands blonds gominés. Si les envahisseurs avaient été de jolies Suédoises en bikini, vous pensez que les gars de la résistance auraient autant résisté ? Moi pas. Mais je digresse…

Elle, donc, l’avait bien méritée, cette coupe à la garçonne un peu stricte qui lui allait par ailleurs admirablement bien et qu’elle avait ensuite gardée, par défi. Elle avait passé les années 40-45 à parader aux bras de hauts gradés allemands dont les régiments successifs avaient occupé la ville, et à profiter des largesses de l’occupant au détriment de ses compatriotes. Et quand je parle de largesses, je ne fais pas allusion au diamètre de l’engin des officiers allemands. Elle avait eu l’occasion de me confier que la race supérieure ne l’était pas tant que ça puisque, de ce qu’elle en avait vu, ils avaient de tout petits zizis. Je me souviens que j’avais ri de bon cœur quand elle avait ajouté, comme pour appuyer ses dires : « Et pourquoi crois-tu qu’ils avaient de si gros tanks ? » C’est vrai que, vu comme ça… En tout cas, moi je la crois, parce que des paquets d’Allemands, elle en avait vu un sacré nombre.

Elle aimait l’amour vache, et ce que maintenant on appelle vulgairement la baise. Sans doute un fond de culpabilité de cette période trouble qui l’avait laissée nu-tête lui faisait-il rechercher le danger, les coups, et la violence en général ? Notre relation a commencé normalement, ce n’était pas pour moi un coup d’un soir qui finit au fond d’un trou en forêt de Châteauroux, non. Avec elle, j’ai eu une relation suivie, et je l’ai beaucoup aimée. Ce besoin de violence qu’elle avait chevillé au corps, j’étais capable de l’assouvir, pour notre plus grand plaisir à tous les deux. Pendant un temps j’ai même cru qu’avec elle à mes côtés, je pourrais raccrocher, arrêter de traquer des femmes pour ensuite les liquider. Avec Marie, je pouvais laisser libre cours à mes pulsions sans me donner la peine d’une traque avant, et d’un enterrement à la va-vite après.

Mais dans la vie, quand une chose est simple, elle ne dure jamais. Au bout de quelques mois, ce fut le drame. Je dois dire, pour ma défense, que c’est le seul meurtre à mon actif que j’ai regretté. Oh, pas longtemps, bien sûr, mais un peu… et ça compte !

On s’était mis à la colle dans une petite maison avec jardin au Poinçonnet — au sud de Châteauroux —, comme un gentil petit couple. Et on était vraiment un gentil petit couple… sauf que côté sexe, il n’y avait rien de gentil. Ce soir-là, on rejouait un de nos scénarios favoris : elle faisait mine de se refuser à moi, et moi, bien sûr, je jouais l’agresseur. Oh, comme j’adorais cette mise en scène ! Je me souviens qu’elle était là, avachie négligemment sur le canapé et que j’avais bondi sur elle sans parvenir à la bloquer totalement, parce qu’évidemment, elle s’attendait à l’attaque, et qu’elle ne devait pas se laisser faire, sinon ce n’était pas très drôle. En dehors de ce petit pitch, rien n’était planifié, et tous les coups étaient permis. Et elle jouait son rôle à la perfection. Je sentis ses ongles me lacérer les joues et parvins à lui asséner une puissante gifle qui la fit lâcher prise. Elle me tira alors les cheveux, ce qui ne me fit pas grand effet et me laissa le loisir d’arracher son chemiser. Les boutons tintèrent en tombant sur le carrelage, et elle poussa un cri à la fois surpris, colérique et plein de défi. J’étais assis à califourchon sur ses cuisses, mais elle parvenait encore à agiter les jambes pour essayer de me désarçonner.

Elle n’avait jamais été aussi belle que ce soir-là, quand tout son être transpirait la peur — même si ce n’était que joué —. Seuls ses yeux trahissaient son plaisir alors que, par ailleurs, elle se débattait comme une diablesse. C’était vraiment réel, et excitant. Après une lutte acharnée, je finis par réussir à remonter sa jupe et arracher sa culotte. Elle continuait à se débattre et je commençais vraiment à me prendre au jeu, ou plutôt à oublier que c’en était un. Ce n’était plus Marie, entre mes mains, c’était une femme à dompter, une femme à posséder. Quand je baissai mon pantalon, inutile de vous dire que mon engin était au garde-à-vous ; elle qui aimait les militaires aurait dû écarter les cuisses à ce moment-là — jeu ou pas —, mais elle martelait mon dos de ses poings serrés et maintenait ses cuisses collées l’une à l’autre comme si elle les avait préalablement enduites de super glu. Et le pire, c’est qu’elle en était bien capable !

Je lui ai écartelé les jambes tellement fort, pour libérer le passage, que l’articulation de sa hanche a craqué. Elle a hurlé, la petite garce, heureusement que les voisins étaient sortis au resto ce soir-là, sinon ils auraient sûrement appelé les flics. Je l’ai pénétrée d’une traite, elle était chaude et tremblante. A ce moment, elle a cessé de se débattre, mais je ne voulais pas arrêter le jeu tout de suite, je voulais qu’elle continue à être ma proie, jusqu’au bout. Alors j’ai serré son cou pendant que je la pilonnais violemment. La sensation, autour de mon sexe et sous mes mains, était exquise ; mais, dans ses yeux, je lisais la luxure alors que je voulais y voir la peur. J’ai serré encore un peu plus, pour la faire venir… mais je ne l’ai jamais vue arriver. A ce moment-là, au lieu d’avoir peur, Marie a saisi mes poignets et s’est mise à jouir plus fort qu’elle ne l’avait encore jamais fait. Ses gémissements de plaisir s’étouffèrent en gargouillis mouillés dans sa gorge que mes mains ne lâchaient plus, et qui la serraient, encore, et encore.

Neuf secondes. Pour elle aussi, comme pour toutes les autres. Pourtant, Marie était tellement spéciale que j’aurais cru que ce serait différent. Quand la vie s’en fut allée de ses jolis yeux, j’explosais de plaisir dans son corps encore chaud, certain que, avant de rejoindre l’au-delà, son âme s’est retournée pour regarder mes fesses nues finir de la besogner, et qu’elle a souri.

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Une réponse à “Confessions d’un salaud – 2

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