Confessions d’un salaud – 3

Ainsi s’en fut Marie Dupont. Un nom banal pour une fille qui l’était beaucoup moins. Comme je commençais à manquer d’endroits où enterrer mes petites femmes, je l’ai mise à côté de Charlotte Candoux, parce qu’elle aussi avait fricoté avec les Allemands… j’ai pensé qu’elles auraient des choses à se raconter, si jamais la mort n’était pas totalement la mort et qu’il subsistait en elles un moyen d’interagir dont nous serions tous ignorants.

Charlotte Candoux, je m’en étais occupé en juin 1956. Elle n’avait pas bénéficié de la coupe de cheveux gratis à la libération, principalement parce qu’elle avait senti le vent tourner et qu’elle avait réussi à s’attacher les faveurs d’un FFI juste à temps pour se racheter un honneur, mais elle avait bien écarté les cuisses en son temps, et sans doute devant les mêmes Allemands que Marie. Qui sait, peut-être sont-elles, en ce moment même, en train de comparer leurs expériences ! Devisent-elles tranquillement de la taille respective des tanks allemands et des chars de l’armée libératrice ? J’aime à penser que c’est le cas, et parfois je m’amuse à imaginer ce que pourrait donner une telle conversation. Mais je m’égare…

Un peu avant la libération, donc, Charlotte Candoux s’était rangée. Les années suivantes, elle s’est débrouillée pour épouser son résistant. Elle avait gardé ses cheveux longs, et son mari avait tenté, sans succès, une carrière politique. Il s’imbibait de vodka avec la même ardeur que Charlotte mettait dans l’entretien de sa magnifique chevelure blond cendré. Il aurait choisi un vin de terroir c’est certain qu’il aurait fini par percer, mais avec la vodka il avait tout de suite été catalogué communiste. A paris, cette étiquette avait de l’avenir, mais à Châteauroux on les méprisait, et ça a ruiné ses chances. Ca, et le fait que la vodka cogne plus fort qu’un vin de pays, ça n’aide pas à avoir les idées claires. Il a stagné dans une banale carrière de prof en lycée, puis il a fini par mourir d’une cirrhose. Une mort horrible, lente et douloureuse.

La vie est cruelle, parfois. Ca aurait été une femme, je lui arrangeais ça tranquillement. Deux mains autour de son cou, une pression, d’abord légère, qui se resserre doucement, le teint qui rougit puis pâlit quand le sang ne circule plus et, neuf secondes plus tard, la vie qui s’en va en silence. Mais je ne fais pas les hommes. Non. Je ne suis pas pédé, moi, même pas pour essayer. Alors j’ai laissé la mort prendre son temps et le torturer longtemps, comme la salope qu’elle peut être quand on ne la maîtrise pas.

C’est Charlotte que j’ai aidée. Elle était restée longtemps au chevet de son mari. Fidèle, aimante, et triste. A sa mort, elle aurait dû renaître, revivre, mais elle a continué à se flétrir. Elle n’avait plus rien de la jolie jeune femme qui avait fait chavirer le cœur de feu le résistant Candoux, plus rien de celle pour qui il avait, par une froide nuit d’hiver, poignardé un jeune soldat allemand à peine plus âgé que lui, dans le but de lui ravir Charlotte et, avec elle, son honneur et son âme. On aurait dit que cette âme, il ne lui avait jamais vraiment rendue, qu’il lui en avait laissé l’usufruit en échange de sa fidélité et qu’à sa mort, il s’était enfui avec, comme le putain de communiste qu’il était. Pour lui, la propriété privée n’existait que si c’était la sienne, je n’en veux pas à la mort de l’avoir baisé dur et fort. Il le méritait, même si Charlotte le pleurait à s’en dessécher les yeux.

Je l’observais de loin. Avant qu’elle ne commence à faner, j’avais envisagé de la traquer, de l’attaquer et de la tuer. Elle aurait été une victime, presque anonyme, parmi tant d’autres. Mais je l’ai vue se défaire, et l’envie m’a passée. Je suis resté des mois à la regarder se déliter lentement, fasciné par le spectacle. Je me demandais combien de temps ça durerait, tout en espérant qu’un jour elle redeviendrait une proie attrayante.

Et puis un soir, elle a levé les yeux vers moi, et j’ai su ce que je devais faire. Pour la première fois de mon existence, j’ai ressenti de la pitié. Quel sentiment étrange ! Dans ses yeux, je lisais sans peine son désir d’en finir et la supplication muette qu’elle m’adressait. C’était la fin du printemps, les nuits étaient chaudes et agréables. Je l’ai abordée de but en blanc dans le petit café, je lui ai payé un verre, puis je lui ai proposé une ballade dans les bois. Elle ne me connaissait que de vue, c’était idiot de ma part, n’importe qui à sa place aurait refusé tout net, surtout dans les années 50 ! Mais elle a accepté.

S’était-elle habituée à ma présence ? Ou savait-elle, consciemment ou non, que moi seul pourrait la libérer ? Elle ne me l’a jamais dit, car aucun de nous ne prononça un mot après son « Je vous suis » à la fois triste et empli d’une sorte d’espérance. Elle posa la main sur mon bras, nous sortîmes du bar et marchâmes longtemps côte à côte, en silence. Quand nous arrivâmes à l’orée du bois, la nuit était tombée. Nous nous assîmes sur un tronc couché pour regarder le dernier croissant de lune briller timidement. Au bout de quelques minutes, elle se tourna vers moi, et moi vers elle. Dans l’obscurité presque totale, je ne voyais plus que ses yeux, et je fis ce qu’ils me suppliaient de faire. Son cou était froid, malgré la brise, chaude et humide, qui nous avait accompagnés jusqu’ici. Son pouls était lent.

Elle est restée immobile quand je me suis mis à serrer doucement, immobile quand la pression de mes mains autour de sa gorge augmentait, immobile jusqu’à la fin ; mais en me regardant, toujours. J’avoue que ce fut le meurtre — ou plus précisément le suicide assisté — le plus bizarre de ma carrière. Avec Charlotte, il n’y eut pas de sexe. Le contexte ne s’y prêtait pas, et puis, comme je l’ai déjà expliqué, un orgasme est fade à côté du meurtre. Avec elle, c’est une autre petite satisfaction à laquelle j’ai gouté ce soir-là. Car avant qu’ils ne s’éteignent, ses yeux ont semblé me remercier et je me suis senti utile. Bizarrement, ça me fit du bien. Elle, contrairement aux autres, savait que je n’étais pas mauvais. Et elle m’offrait, dans son regard, un morceau de la reconnaissance que j’avais toujours recherchée.

J’aime à penser qu’après son départ, elle a poursuivi son époux jusque dans les limbes et qu’elle lui a arraché l’âme qu’il lui avait volée. Je lui ai trouvé un coin bucolique, pas très loin de l’endroit de son dernier soupir, et Marie Dupont est venue lui tenir compagnie quelque temps plus tard. Dans la même tombe, deux caractères opposés, mais tant de choses en commun, à commencer par la chance d’avoir connu la meilleure partie de moi-même.

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