It’s a small world

Sur une idée originale de Philippe Psy.

C’était là qu’ils s’étaient rencontrés, là qu’ils vivaient, là aussi qu’ils rêvaient sans jamais se perdre de vue, mais toujours chacun de son côté ; se défiant mutuellement, et en permanence. La musique entêtante qui envahissait l’espace confiné du manège légendaire agissait sur eux comme une dose puissante d’anxiolytiques dont ils ne pouvaient plus se passer, le clapotis de l’eau contre les embarcations festives les rassurait et le train-train de leur existence les maintenait dans une sorte d’apathie. Au fond du carrousel aquatique, les deux habitués et néanmoins ennemis occupaient chacun une place à l’année.

Philibert, un quarantenaire bedonnant en chemise de bucheron, ne semblait pas craindre de couler bien qu’il débordât presque de l’embarcation. Un paquet de nounours en gélatine sous le bras, éternellement agrippé à un gobelet de soda XXXL dont il tétait machinalement autant que bruyamment la paille, il surveillait toujours le jeune Alexei du coin d’un œil méfiant. Alexei avait élu domicile dans la barque juste devant Philibert. Il était pour lui une concurrence sérieuse, car il présentait plutôt bien, ses perversions n’ayant pas encore eu le loisir de marquer son visage. Jeune, mince, ténébreux, seuls un regard de côté un peu trop appuyé et un rictus caractéristique trahissaient ses pensées peu conventionnelles.

Les clients de l’attraction auraient peut-être été plus regardants vis-à-vis de Philibert et Alexei s’ils y avaient envoyé leurs enfants ; mais ce manège attirait exclusivement des trentenaires paumés en quête d’un amour parfait dans les bras d’une énième conquête dont ils ne partageaient guère que les fluides corporels. Des cervelles creuses incapables de concevoir que si nos deux compères ennemis avaient choisi ce manège, précisément, c’est que ce qu’ils y voyaient jour après jour leur plaisait beaucoup, et que si les petits enfants les avaient intéressés ils seraient allés dans une autre attraction.

La sensation de sécurité que garantissaient presque sur facture l’air crétin et les habitudes casanières des deux compères n’était pourtant qu’illusoire. Dans leurs cerveaux respectifs et sous leur ceinture bouillonnait le désir brûlant de connaitre, eux aussi, l’amour dont ils étaient privés bien qu’ils en fussent chaque jour les témoins privilégiés. Eux aussi voulaient tenir la taille d’une compagne d’un jour, lui prouver leur amour au son de « It’s a small world » pendant que la barque s’agitait sous les a-coups de leurs étreintes charnelles.

Chaque couple qu’ils voyaient s’enlacer, chaque barque qui tanguait plus que les autres, chaque préservatif usagé qu’ils voyaient couler lentement comme une méduse désorientée au passage de leur embarcation les rapprochait du point de non-retour. Car ils n’avaient qu’une solution pour vivre la magie Disney, une solution terrible.

C’est fort logiquement le plus âgé d’entre eux, celui qui avait mariné depuis plus longtemps à la fois dans les eaux tièdes de la célèbre attraction et l’océan de ses propres hormones, qui craqua le premier. Une occasion se présenta, qu’il ne put laisser filer : une célibataire larmoyante, sans doute en pèlerinage, priant sainte Rita entre deux sanglots pour le retour d’un quelconque amant. Profitant de l’absence temporaire de son rival, Philibert agit prestement malgré son aspect gauche. D’un geste précis, il cala la pauvrette sous son bras libre pendant que de l’autre, celui dont la main la bâillonnait, il serrait toujours contre son torse son éternel paquet de bonbons, puis s’enfuit par une porte dérobée et chargea son nouvel amour à l’arrière de sa vieille camionnette. Personne n’avait rien vu, personne n’avait rien entendu. Seul le gobelet XXXL renversé dans la barque désormais vide laissait deviner la scène.

Une heure et un paquet de nounours en gélatine plus tard, ils étaient au bord de la Bièvre, dans un coin isolé de la forêt de Versailles.

— Enfin seuls, annonça Philibert d’un air aussi enjoué qu’inquiétant, avant de sortir un petit bateau pneumatique de sa camionnette et de se mettre à le gonfler frénétiquement .

Les arbres, dont celui contre lequel reposait sa victime ahurie et ligotée, protégeaient le nouveau couple, et dans cet ersatz de nid douillet résonnait, imperturbable et triomphante, la musique du carrousel « It’s a small world ». Philibert, qui pensait à tout, avait amené son vieux lecteur de cassettes.

Il soufflait, le bateau gonflait, et la pauvresse s’interrogeait. Que fichait-elle là ? Qui était ce gogol ? Et pourquoi gonflait-il ce truc tout moche ? Qu’est-ce que c’était, d’abord ? Un transat ? Une bouée ? Et pourquoi cette musique qui, si elle l’avait apaisée une heure plus tôt dans le manège, l’agaçait maintenant qu’elle tournait en boucle sur le petit lecteur à piles ? Si toutes ses questions ne trouvèrent pas de réponse immédiate, elle en trouva au moins une, puisque Philibert finit par terminer son gonflage et mit consciencieusement le bateau à l’eau. Pour le reste, elle n’eut pas le temps de comprendre, car, rapide comme l’éclair, Alexei surgit de derrière un arbre, s’élança vers Philibert et le poussa dans la Bièvre, où ce dernier se mit à patauger lamentablement en agitant les bras.

— Alexei, p’tit con ! lança-t-il au jeune pervers. Tu vas m’le payer !

Le p’tit con le regarda en coin avec un sourire grimaçant, ramassa les rames et s’empara du bateau, qu’il remonta un peu plus loin sur la rive. Puis il revint chercher la fille et la fit embarquer, sous les protestations de Philibert.

— Oh merci, qui que vous soyez ! Ce taré m’a enlevée, et Dieu seul sait ce qu’il voulait faire de moi ! balbutia-t-elle, soulagée.

Elle le supplia de se presser, de peur que le bourreau réussisse à se désembourber et ne les rattrape, mais il prenait son temps et regardait les alentours avec attention, comme s’il cherchait quelque chose. Soudain, un sourire bizarre illumina son visage et il s’éloigna de l’embarcation.

— Attends, y faut prendre la ‘zique ! annonça-t-il, revenant presque aussitôt en brandissant fièrement le vieux lecteur de cassettes. D’un geste vif, il poussa le bateau et sauta dedans ; la musique, malgré les à-coups ne s’arrêta pas, Alexei plaça le lecteur entre ses jambes, se saisit des rames et se mit à faire des petits moulinets avec ses bras tandis que le bateau flottait vers le large et que la jeune femme, toujours ligotée, blêmissait.

De retour au carrousel, Alexei n’a jamais donné de détails sur son escapade avec celle qu’il appelle désormais « la fifille », préférant laisser Philibert se torturer avec sa propre imagination. Ce dernier suce toujours bruyamment dans la paille plantée dans son éternel gobelet XXXL pendant qu’Alexei le regarde en biais, et à présent tous les deux s’invectivent régulièrement sans pour autant sortir de leurs barques respectives.

Jeunes femmes, vous pouvez désormais allez à Disneyland en toute sécurité : les deux pervers se surveillent plus que jamais.

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