La Culture Du Viol – 2

Je croyais que c’était un mythe inventé par des hystériques et repris par les ignorants. Quelque chose dont on parle par conformisme social, sans jamais y attacher la moindre importance, un marronnier des conversations engagées à peine plus original que le capitalisme sauvage ou le réchauffement climatique. Un truc qui révolte mais contre lequel on ne fera jamais rien parce qu’on sait en son for intérieur que soit ça n’existe pas vraiment, soit on ne pourrait pas vivre sans.

Et pourtant, j’en ai été le témoin, pas plus tard qu’il y a quelques jours. Je n’ose pas dire « témoin privilégié », bien que j’aie été aux premières loges de cet épouvantable spectacle. Tout s’est déroulé sous mes yeux, et publiquement. J’ai vu les protagonistes agir et les témoins à peine lever un sourcil, j’ai vu la victime se faire malmener sans que personne n’intervienne, et pire que tout, j’ai vu que, moi non plus, je n’ai pas su bouger pour la défendre.

J’ai mis plusieurs jours à reprendre mes esprits. J’ai d’abord été épuisée, comme si c’était moi qui avais dû me débattre face aux assauts répétés. Face à ce drame, j’étais pourtant restée aussi inerte que la victime, qui semblait simplement attendre que le calvaire s’arrête. L’agression érigée en routine, sans doute. Ou alors était-elle décédée ? Maintenant que j’y pense, impossible de savoir si la rigidité de son corps était due à la douleur ou à la mort. Puis j’ai ressenti de la colère. Contre les agresseurs, d’abord ; puis contre moi-même, qui n’a rien tenté pour arrêter l’affront. Mais comment aurais-je pu faire autrement ? Aujourd’hui encore, je n’ai pas trouvé la réponse à cette question qui me taraude.

Voici la scène telle qu’elle restera gravée dans ma mémoire, bien malgré moi :

Une femme est entrée dans la chambre dans laquelle une vieille femme aux yeux bandés était allongée au milieu d’une vingtaine de personnes qui ne semblaient pas lui prêter attention. Lentement, elle s’est approchée d’elle, l’a enjambée, un pied de chaque côté de son buste, puis l’a regardé avec mépris. Tout en s’assurant de capter l’attention de l’assistance, elle a lentement soulevé sa robe pour dévoiler un buisson doré parsemé de quelques poils blancs, puis s’est assise sur la tête de la vieille, qui n’a pas bougé. Elle lui a ensuite saisi les bras et s’est penchée en avant pour les caler au sol fermement. La vieille n’a toujours pas bronché, et elle n’a pas protesté non plus quand la blonde a commencé à frotter sa toison contre sa bouche avec un rictus bizarre.

Au bout d’un moment, la blonde a croisé mon regard et m’a fait signe de m’approcher.

« Qu’avez-vous à dire », m’a-t-elle lancé.

Je lui ai répondu que je n’étais pas d’accord avec ce que je voyais. Elle m’a simplement ordonné d’aller m’assoir et j’étais tellement déconcertée que j’ai été momentanément soulagée qu’elle me laisse tranquille. Elle a ensuite appelé un jeune homme plutôt bien fait. Il avait l’air de savoir ce qu’on attendait de lui, puisqu’il s’est avancé vers la vieille, lui a écarté les jambes avec une certaine tendresse puis, après un soupir à peine audible, a défait le zip de son pantalon et, sans beaucoup de conviction, a enfoncé sa verge demi-molle dans son intimité. Il l’a besogné, mécanique, pendant que, derrière lui, un petit homme dégarni à la voix haut perchée l’encourageait et lui prodiguait des conseils qu’il ne pouvait sans doute pas appliquer lui-même.

Une jeune femme non loin de moi a profité de ce que la blonde la fixait pour tenter de lui parler, mais les yeux de cette dernière étaient vides, révulsés par le plaisir. J’ai alors regardé les gens autour de moi. Certains avaient les pieds cloués au sol, tandis que leurs yeux fixaient désespérément les murs ou le plafond. D’autres tournaient le dos à la scène. Quelques-uns, plus rares, regardaient avec une fascination morbide le beau jeune homme se vider sur le ventre nu de la victime sous les « Bravos ! » du petit homme dégarni.

Personne ne faisait plus attention à moi depuis longtemps, je me suis éclipsée, sous le choc de ce à quoi je venais d’assister. La jeune femme me suivait de peu.

— C’est toujours comme ça, c’est rageant, a-t-elle laché dans un souffle.

— Il n’y a rien que l’on puisse faire ? ai-je demandé.

Elle me regardait avec étonnement.

— C’est la présidente, on ne peut rien faire.

— Mais… la vieille…

Elle a haussé les épaules.

— Je ne sais même pas comment elle s’appelle, ai-je dit naïvement, comme si ça avait pu changer quelque chose.

— Justice, a-t-elle chuchoté avant de s’éloigner.

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